Notes de lecture du livre Quantum field theory for the gifted amateur de Thomas Lancaster et Stephen Blundell.
L’électron entre en scène !
Jusqu’ici, nos champs étaient des scalaires (une composante, spin 0) ou des vecteurs (quatre composantes, spin 1). Or la matière ordinaire est faite de fermions de spin $\frac{1}{2}$, et aucun des objets que nous connaissons ne sait les décrire. Cette partie construit le troisième type de champ, le champ de spineurs.
Elle reste tout entière au stade de l’équation d’onde à une particule : pas encore de champ quantifié, pas encore d’interaction. Deux chapitres, et une question qui les relie.
Ces outils permettront aussi de démontrer proprement deux formules que le premier chapitre doit se contenter d’annoncer : l’expression des spineurs $u(p)$ et $v(p)$ à impulsion quelconque, et l’équation de Dirac elle-même, redémontrée comme simple énoncé covariant de « au repos, gauche $=$ droite ».
Une équation d’onde à une particule doit fournir une densité de probabilité $\rho$ et un courant $\boldsymbol j$ satisfaisant une équation de continuité $\partial_t\rho + \boldsymbol\nabla\cdot\boldsymbol j = 0$, qui garantit que la probabilité totale ne se perd pas. Et $\rho$ doit être positive, faute de quoi le mot « probabilité » perd son sens.
Grâce au fait qu’elle soit du premier ordre en temps, l’équation de Schrödinger $\mathrm i\partial_t\psi = \hat H\psi$ s’en acquitte parfaitement. En découle en effet naturellement une densité de probabilité définie par :
$\displaystyle \rho = \psi^*\psi = |\psi|^2 \;\geq\; 0$
qui est positive par construction, puisque c’est un module carré. Rien à vérifier, rien à espérer : c’est automatique.
Multiplions à gauche l’équation de Schrödinger par $\psi^*$ :
$\displaystyle \psi^*(\mathrm i \partial_t \psi = \hat H \psi) $
Et sa conjuguée par $\psi$ :
$\displaystyle \psi(-\mathrm i \partial_t \psi^* = (\hat H \psi)^*) $
En soustrayant la seconde équation à la première, on obtient :
$\displaystyle \mathrm i (\psi^* \partial_t \psi + \psi \partial_t \psi^*) = \psi^* \hat H \psi - \psi (\hat H \psi)^* $
Or d’une part $\psi^* \partial_t \psi + \psi \partial_t \psi^*=\partial_t(\psi^*\psi)$.
Et d’autre part, avec $\hat H = -\frac{1}{2m}\nabla^2 + V$ (où l’énergie potentielle $V$ est un nombre réel, $V^*=V$), le premier terme du membre de droite donne :
$\displaystyle \psi^* \hat H \psi = \psi^* \left( -\frac{1}{2m}\nabla^2 \psi + V\psi \right) = -\frac{1}{2m}\psi^*\nabla^2\psi + V\psi^*\psi $
Et le second terme :
$\displaystyle \psi (\hat H \psi)^* = \psi\left( -\frac{1}{2m}\nabla^2 \psi + V\psi \right)^{\!*} = -\frac{1}{2m}\psi\nabla^2\psi^* + V\psi\psi^* $
D’où le terme de droite complet :
$\displaystyle \left( -\frac{1}{2m}\psi^*\nabla^2\psi + \cancel{V\psi^*\psi } \right) - \left( -\frac{1}{2m}\psi\nabla^2\psi^* + \cancel{V\psi\psi^* }\right) = -\frac{1}{2m} \big( \psi^*\nabla^2\psi - \psi\nabla^2\psi^* \big) = -\frac{1}{2m} \nabla \cdot \big( \psi^*\nabla\psi - \psi\nabla\psi^* \big) $
On peut donc réécrire l’équation globale comme :
$\displaystyle \partial_t (\psi^* \psi) + \nabla \cdot \left[ \frac{1}{2m\mathrm i} \big( \psi^*\nabla\psi - \psi\nabla\psi^* \big) \right] = 0 $
Soit encore :
$\displaystyle \partial_t (\psi^* \psi) + \nabla \cdot \mathbf{j} = 0 $
en posant $\mathbf{j} = \frac{1}{2m\mathrm i} (\psi^* \nabla \psi - \psi \nabla \psi^*)$.
On reconnaît une équation de continuité qui nous dit que la variation d’une “densité” dans le temps est compensée par un “courant” qui s’échappe. Cette fameuse densité, notée $\rho$, s’identifie donc formellement et obligatoirement au terme dans la parenthèse :
$\displaystyle \rho = \psi^* \psi $
Refaisons exactement la même manipulation sur l’équation de Klein–Gordon.
Partons de $(\partial^2 + m^2)\phi = 0$. Multiplions par $\phi^*$, puis retranchons l’équation conjuguée multipliée par $\phi$ ; le terme de masse disparaît :
$\displaystyle \phi^*\,\partial^2\phi - \phi\,\partial^2\phi^* = 0$
On reconnaît à nouveau une divergence exacte, car les termes croisés $\partial_\mu\phi^*\partial^\mu\phi$ se compensent :
$\displaystyle \partial_\mu\big(\phi^*\partial^\mu\phi - \phi\,\partial^\mu\phi^*\big) = 0$
On a donc bien une équation de continuité $\partial_\mu j^\mu = 0$, avec (en normalisant pour retrouver Schrödinger à la limite non relativiste)
$\displaystyle j^\mu = \frac{\mathrm i}{2m}\big(\phi^*\partial^\mu\phi - \phi\,\partial^\mu\phi^*\big)$
Regardons maintenant la composante temporelle, celle qui joue le rôle de densité :
$\displaystyle \rho = j^0 = \frac{\mathrm i}{2m}\left(\phi^*\frac{\partial\phi}{\partial t} - \phi\,\frac{\partial\phi^*}{\partial t}\right)$
Elle contient $\partial\phi/\partial t$, et c’est là toute la différence avec Schrödinger. Ce n’est plus un module carré, et rien n’impose son signe.
Le désastre se voit sur l’exemple le plus simple. Prenons une onde plane $\phi = N\,\mathrm e^{-\mathrm i(Et - \boldsymbol p\cdot\boldsymbol x)}$, de sorte que $\partial_t\phi = -\mathrm iE\phi$ :
$\displaystyle \rho = \frac{\mathrm i}{2m}\big(-\mathrm iE|\phi|^2 - \mathrm iE|\phi|^2\big) = \frac{E}{m}\,|N|^2$
La densité est proportionnelle à l’énergie. Or l’équation de Klein–Gordon, étant du second ordre en temps, impose $E^2 = \boldsymbol p^2 + m^2$ et accepte donc les deux racines :
$\displaystyle E = \pm\sqrt{\boldsymbol p^2 + m^2}$
Les solutions d’énergie négative, que rien ne permet d’écarter puisqu’elles font partie de la base des solutions, donnent une densité négative.
Les deux maladies n’en font qu’une. On les cite souvent séparément, énergies négatives d’un côté et probabilités négatives de l’autre, mais on vient de voir qu’elles sont le même symptôme : $\rho \propto E$, donc les secondes découlent des premières.
Et leur cause commune est identifiable : l’équation est du second ordre en temps. C’est cela qui autorise deux racines pour $E$, et c’est encore cela qui fait apparaître $\partial_t\phi$ dans la densité. Autrement dit, $\phi$ et $\dot\phi$ peuvent être choisis indépendamment comme conditions initiales, et l’on peut donc fabriquer une densité négative à volonté.
De ce diagnostic découle une exigence, et elle est contraignante.
Reste une contrainte que l’on ne peut pas abandonner : la relation de dispersion relativiste $E^2 = \boldsymbol p^2 + m^2$ est un fait physique, pas un défaut. La nouvelle équation devra donc, une fois élevée au carré, redonner Klein–Gordon.
Le programme de Dirac tient ainsi en une phrase : trouver un opérateur linéaire dans les dérivées dont le carré vaut $\partial^2 + m^2$. C’est très exactement chercher une racine carrée de l’opérateur de Klein–Gordon.
L’idée lui vint, dit-on, en fixant la cheminée du salon de St John’s College.
Mise en garde. L’équation de Dirac guérira le problème des probabilités négatives : sa densité sera bien $\psi^\dagger\psi \geq 0$. Mais elle ne guérira pas celui des énergies négatives, qui subsistent dans son spectre. Dirac tentera d’abord de les neutraliser par l’hypothèse de la « mer » remplie, et la solution définitive ne viendra qu’avec la théorie quantique des champs, qui les réinterprète en antiparticules d’énergie positive.
Avec le recul, le vrai diagnostic est ailleurs : c’est l’interprétation à une particule qui est intenable en régime relativiste, puisque l’énergie disponible permet toujours de créer des paires. Ce que Klein–Gordon fournissait n’était pas une densité de probabilité mais une densité de charge, laquelle a parfaitement le droit d’être négative.
Naïvement, on aimerait factoriser comme avec des nombres :
$\displaystyle (\partial^2 + m^2) = (\sqrt{\partial^2} + \mathrm{i} m)(\sqrt{\partial^2} - \mathrm{i} m) $
mais $\sqrt{\partial^2}$ n’a aucun sens. L’analogie utile est celle de $\sqrt{-1}$ : quand une opération est impossible avec les objets disponibles, on invente de nouveaux objets qui la rendent possible. Ici, les nouveaux objets sont quatre quantités $\gamma^\mu$ qui anticommutent.
Les quatre matrices gamma $\gamma^\mu = (\gamma^0, \gamma^1, \gamma^2, \gamma^3)$ sont définies par la relation d’anticommutation
$\displaystyle \{\gamma^\mu, \gamma^\nu\} \equiv \gamma^\mu\gamma^\nu + \gamma^\nu\gamma^\mu = 2g^{\mu\nu} $
qui condense $(\gamma^0)^2 = 1$, $(\gamma^i)^2 = -1$ et $\gamma^\mu\gamma^\nu = -\gamma^\nu\gamma^\mu$ pour $\mu \neq \nu$. Une telle structure s’appelle une algèbre de Clifford.
Le miracle algébrique tient en une ligne. Posons $\not{\!\!\partial} \equiv \gamma^\mu \partial_\mu$ et développons son carré :
$\displaystyle (\not{\!\!\partial})^2 = \gamma^\mu\gamma^\nu \partial_\mu\partial_\nu = \frac{1}{2}\{\gamma^\mu, \gamma^\nu\}\partial_\mu\partial_\nu = g^{\mu\nu}\partial_\mu\partial_\nu = \partial^2 $
où la deuxième égalité vient de la symétrie de $\partial_\mu\partial_\nu$ en $\mu \leftrightarrow \nu$ (seule la partie symétrique de $\gamma^\mu\gamma^\nu$ survit) et l’anticommutateur fait le reste. La factorisation devient légitime :
$\displaystyle (\partial^2 + m^2) = (\not{\!\!\partial} - \mathrm{i} m)(\not{\!\!\partial} + \mathrm{i} m) $
On garde le facteur avec le signe plus, on l’applique à une fonction d’onde $\psi(x)$, on multiplie par $\mathrm{i}$, et voici l’équation célèbre.
Équation de Dirac
$\displaystyle (\mathrm{i}\gamma^\mu\partial_\mu - m)\,\psi(x) = 0 $
soit encore $(\gamma^\mu \hat p_\mu - m)\psi = 0$ avec $\hat p_\mu = \mathrm{i}\partial_\mu$
La relation de dispersion reste $E_{\boldsymbol p}^2 = \boldsymbol p^2 + m^2$ : les énergies négatives subsistent (on les réinterprétera comme antiparticules, à la Feynman), mais le problème des probabilités négatives est guéri.
Il n’y a pas de choix unique des $\gamma^\mu$ : toute famille de matrices satisfaisant l’algèbre de Clifford convient.
On adopte la représentation chirale (ou de Weyl), écrite en blocs $2\times 2$ :
$\displaystyle \gamma^0 = \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} $
$\displaystyle \boldsymbol\gamma = \begin{pmatrix} 0 & \boldsymbol\sigma \\ -\boldsymbol\sigma & 0 \end{pmatrix} $
où $\boldsymbol\sigma$ regroupe les matrices de Pauli.
Pour compacter encore, on définit :
$\displaystyle \sigma^\mu = (I, \boldsymbol\sigma) $
$\displaystyle \bar\sigma^\mu = (I, -\boldsymbol\sigma) $
d'où $\displaystyle \gamma^\mu = \begin{pmatrix} 0 & \sigma^\mu \\ \bar\sigma^\mu & 0 \end{pmatrix} $
On découpe la fonction d’onde en deux blocs de deux composantes, $\psi = \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix}$, et l’équation de Dirac devient un système couplé :
$\displaystyle (\hat p^0 - \boldsymbol\sigma \cdot \hat{\boldsymbol p})\,\psi_R = m\,\psi_L $
$\displaystyle (\hat p^0 + \boldsymbol\sigma \cdot \hat{\boldsymbol p})\,\psi_L = m\,\psi_R $
On part de l’équation de Dirac $\gamma^\mu \hat{p}_\mu \psi = m \psi$.
Comme $\gamma^\mu \hat{p}_\mu = \gamma^0 \hat{p}^0 - \boldsymbol{\gamma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}}$, et que $\gamma^0 \hat{p}^0 = \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} \hat{p}^0 = \begin{pmatrix} 0 & \hat{p}^0 \\ \hat{p}^0 & 0 \end{pmatrix}$, alors que $\boldsymbol{\gamma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} = \begin{pmatrix} 0 & \boldsymbol{\sigma} \\ -\boldsymbol{\sigma} & 0 \end{pmatrix} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} = \begin{pmatrix} 0 & \boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} \\ -\boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} & 0 \end{pmatrix}$, on a finalement :
$\displaystyle \gamma^\mu \hat{p}_\mu = \gamma^0 \hat{p}^0 - \boldsymbol{\gamma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} = \begin{pmatrix} 0 & \hat{p}^0 \\ \hat{p}^0 & 0 \end{pmatrix} - \begin{pmatrix} 0 & \boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} \\ -\boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} & 0 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 & \hat{p}^0 - \boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} \\ \hat{p}^0 + \boldsymbol{\sigma} \cdot \hat{\boldsymbol{p}} & 0 \end{pmatrix} $
Lisons cette structure avant de calculer, parce qu’elle contient toute la physique du chapitre : c’est la masse qui couple $\psi_L$ et $\psi_R$. Sans masse, les deux blocs vivent leur vie indépendamment ; avec masse, la particule oscille sans cesse entre les deux, à un rythme fixé par $m$.
Pour une particule au repos, les équations se réduisent à $\mathrm{i}\partial_0\psi_R = m\psi_L$ et $\mathrm{i}\partial_0\psi_L = m\psi_R$ : un système de deux oscillateurs couplés, le contenu « gauche » se déversant dans le contenu « droite » et réciproquement, comme deux pendules reliés par un ressort de raideur $m$.
Posons $m = 0$. Les équations se découplent et la nature semble contenir deux espèces indépendantes : des particules « gauches » décrites par $\psi_L$ (les deux composantes du haut) et des particules « droites » décrites par $\psi_R$ (les deux du bas). Pour rendre ce vocabulaire précis, on introduit un cinquième larron.
L’opérateur de chiralité est
$\displaystyle
\gamma^5 = \mathrm{i}\gamma^0\gamma^1\gamma^2\gamma^3 = \begin{pmatrix} -I & 0 \\ 0 & I \end{pmatrix}
$
(en représentation chirale)
Un état purement gauche $\begin{pmatrix} \psi_L \\ 0 \end{pmatrix}$ est état propre de $\gamma^5$ avec la valeur propre $-1$, un état purement droit avec $+1$.
Les projecteurs
$\displaystyle \hat P_L = \frac{1 - \gamma^5}{2} $
$\displaystyle \hat P_R = \frac{1 + \gamma^5}{2} $
extraient la partie gauche ou droite de n’importe quelle fonction d’onde.
Pour un état sans masse d’énergie $\hat p^0=E_{\boldsymbol p} = |\boldsymbol p|$, les équations découplées donnent
$\displaystyle \frac{\boldsymbol\sigma \cdot \hat{\boldsymbol p}}{|\boldsymbol p|}\,\psi_R = +\psi_R $
$\displaystyle \frac{\boldsymbol\sigma \cdot \hat{\boldsymbol p}}{|\boldsymbol p|}\,\psi_L = -\psi_L $
L’opérateur qui apparaît mesure la projection du spin sur la direction du mouvement : c’est l’hélicité $\hat h = \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}/|\boldsymbol p|$.
Donc pour une particule sans masse, chiralité et hélicité coïncident : droite $\Leftrightarrow$ spin parallèle à l’impulsion ($h = +1$), gauche $\Leftrightarrow$ antiparallèle ($h = -1$).
Il faut absolument distinguer les deux notions dans le cas massif.
Pour les antiparticules (les solutions d’énergie négative, réinterprétées), les mêmes équations donnent le résultat inversé : une antiparticule droite a l’hélicité $-1$, une antiparticule gauche l’hélicité $+1$.
Imaginons une interaction qui ne se couple qu’aux états de chiralité gauche. Dans la limite ultra-relativiste, où chiralité $=$ hélicité, seuls les particules d’hélicité $-1$ et les antiparticules d’hélicité $+1$ interagiraient. C’est exactement ce que fait l’interaction faible : le champ $W^\mu$ ne se couple qu’aux fermions gauches. Conséquences concrètes :
Fixons d’abord le vocabulaire, maintenant que la structure en blocs est claire.
$\displaystyle \psi = \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} $
L’objet à quatre composantes $\psi$ est un spineur de Dirac.
Chacun des blocs à deux composantes, $\psi_L$ et $\psi_R$, est un spineur de Weyl.
Ce ne sont ni des scalaires ni des vecteurs : leur définition rigoureuse passe par leurs propriétés de transformation, objet du prochain chapitre.
L’équation de Dirac est une équation aux dérivées partielles linéaire à coefficients constants. Comme toujours dans ce cas, on la résout en cherchant des ondes planes, puis on superpose. Pour un objet à quatre composantes, une onde plane s’écrit nécessairement
$\displaystyle \underbrace{(\text{spineur constant})}_{4 \text{ composantes}} \times \underbrace{(\text{phase scalaire})}_{\mathrm{e}^{\mp\mathrm{i}p\cdot x}} $
Or la relation de dispersion $E_{\boldsymbol p}^2 = \boldsymbol p^2 + m^2$ admet deux racines, $E = \pm\sqrt{\boldsymbol p^2 + m^2}$. Il y a donc deux familles de phases possibles, et c’est là qu’un choix de présentation s’impose.
Plutôt que de traîner des énergies négatives, on garde $p^0 = E_{\boldsymbol p} > 0$ dans tous les cas et l’on reporte la différence sur le signe de l’exposant :
Les spineurs constants $u(p)$ et $v(p)$ sont les spineurs d’impulsion. Ce sont eux, et non $\psi$, qu’on manipule dans tous les calculs de diffusion.
C’est l’interprétation de Feynman : ce qui portait un signe moins n’est pas l’énergie d’un état, c’est la fréquence d’une exponentielle. Rien de négatif ne subsiste dans le spectre.
Reportons maintenant ces deux formes dans l’équation de Dirac. Le calcul est immédiat et livre les deux équations que $u$ et $v$ doivent satisfaire.
Équations de Dirac en impulsion
$\displaystyle (\not{\!\!p} - m)\,u(p) = 0 $
$\displaystyle (\not{\!\!p} + m)\,v(p) = 0 $
Il ne vient de rien d’autre que du signe de l’exposant.
Pour une particule, $\psi = u(p)\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i}p\cdot x}$. Dériver une exponentielle revient à multiplier par son exposant :
$\displaystyle \partial_\mu\psi = -\mathrm{i}\,p_\mu\,\psi $
d’où, en reportant dans $\mathrm{i}\gamma^\mu\partial_\mu\psi = m\psi$ :
$\displaystyle \mathrm{i}\gamma^\mu(-\mathrm{i}p_\mu)\,u = m\,u \quad\Longrightarrow\quad \gamma^\mu p_\mu\,u = m\,u \quad\Longrightarrow\quad (\not{\!\!p} - m)\,u = 0 $
les deux facteurs $\mathrm{i}$ se combinant en $+1$.
Pour une antiparticule, $\psi = v(p)\,\mathrm{e}^{+\mathrm{i}p\cdot x}$, la dérivation donne cette fois $\partial_\mu\psi = +\mathrm{i}p_\mu\psi$, et les deux facteurs $\mathrm{i}$ se combinent en $-1$ :
$\displaystyle -\gamma^\mu p_\mu\,v = m\,v \quad\Longrightarrow\quad (\not{\!\!p} + m)\,v = 0 $
Attention à ne pas surinterpréter ce signe. Il ne dit pas que l’antiparticule a une masse négative, ni une énergie négative : $p^0 = E_{\boldsymbol p} > 0$ dans les deux équations. Il enregistre seulement que l’antiparticule est décrite par la seconde famille d’ondes planes.
Résolvons ces équations dans le référentiel propre, $p^\mu = (m, \boldsymbol 0)$. Le résultat est aussi simple que parlant.
$\displaystyle u(p_0) = \sqrt{m}\begin{pmatrix} \xi \\ \xi \end{pmatrix} \qquad\qquad v(p_0) = \sqrt{m}\begin{pmatrix} \eta \\ -\eta \end{pmatrix} $
où $\xi$ et $\eta$ sont des vecteurs colonnes à deux composantes normalisés, $\xi^\dagger\xi = 1$.
Pour la particule, les deux chiralités sont égales ; pour l’antiparticule, elles sont opposées.
Au repos, $p^\mu = (m, \boldsymbol 0)$, donc $\not{\!\!p} = \gamma^\mu p_\mu = m\gamma^0$. Les deux équations deviennent
$\displaystyle m\,(\gamma^0 - 1)\,u(p_0) = 0\quad$ et $\displaystyle \quad m\,(\gamma^0 + 1)\,v(p_0) = 0 $
Pour la particule :
En représentation chirale, la matrice s’écrit en blocs $2\times 2$ :
$\displaystyle \gamma^0 - 1 = \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} - \begin{pmatrix} I & 0 \\ 0 & I \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} -I & I \\ I & -I \end{pmatrix} $
d’où le système
$\displaystyle m\begin{pmatrix} -I & I \\ I & -I \end{pmatrix}\begin{pmatrix} u_L \\ u_R \end{pmatrix} = 0 \quad\Longleftrightarrow\quad \begin{cases} -u_L + u_R = 0 \\ u_L - u_R = 0 \end{cases} $
Les deux lignes disent la même chose, $u_L = u_R$ : le système est dégénéré, et il reste donc deux composantes libres, celles de $\xi \equiv u_L = u_R$.
Pour l’antiparticule, le seul changement est le signe :
$\displaystyle \gamma^0 + 1 = \begin{pmatrix} I & I \\ I & I \end{pmatrix} \quad\Longrightarrow\quad v_L + v_R = 0 \quad\Longrightarrow\quad v_R = -v_L $
Voilà d’où sort le signe moins de $v(p_0)$ : il n’est pas conventionnel, il est imposé par le signe de l’équation.
Le facteur $\sqrt m$, lui, est une pure convention de normalisation. On le choisit ainsi parce qu’il donnera $\bar u u = 2m$ un peu plus loin, ce qui est la normalisation standard.
Deux lectures physiques de ce résultat.
Le décompte des degrés de liberté. Les quatre composantes du spineur ne portent que deux informations indépendantes, les deux composantes de $\xi$ (ou de $\eta$), qui codent le spin.
Une particule de spin up selon $z$ a $\xi = \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix}$, de spin down $\xi = \begin{pmatrix} 0 \\ 1 \end{pmatrix}$.
Les deux composantes restantes ne sont pas de l’information nouvelle : elles sont recopiées de la contrainte $u_L = u_R$.
Pourquoi gauche et droite coïncident au repos. Deux raisons se rejoignent, et elles reviendront toutes deux au chapitre suivant. Sans impulsion, il n’existe aucun axe pour définir une hélicité, donc rien qui puisse distinguer les deux blocs. Et surtout, nous verrons que ce qui sépare $\psi_L$ de $\psi_R$ est leur comportement sous les boosts : au repos, aucun boost n’est à l’œuvre.
Une antiparticule de spin physique up selon $z$ est décrite par $\eta = \begin{pmatrix} 0 \\ 1 \end{pmatrix}$ de sorte que $\hat S_z\,\eta = -\tfrac{1}{2}\,\eta$ et une antiparticule de spin physique down par $\eta = \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix}$.
Le signe de la valeur propre est opposé au spin physique.
La raison profonde n’apparaîtra qu’au chapitre sur le champ de Dirac quantique : dans le champ quantifié, le terme $v(p)\,\mathrm{e}^{\mathrm{i}p\cdot x}$ accompagne un opérateur de création d’antiparticule, et non d’annihilation. Tous les nombres quantiques se lisent donc « à l’envers » : créer une antiparticule de spin $+\frac{1}{2}$ revient, du point de vue du champ, à retirer une particule de spin $-\frac{1}{2}$.
Il ne reste qu’à booster le spineur au repos. Le résultat est le suivant.
Spineurs d’impulsion quelconque
$\displaystyle u(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\;\xi \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\;\xi \end{pmatrix} $
$\displaystyle v(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\;\eta \\ -\sqrt{p\cdot\bar\sigma}\;\eta \end{pmatrix} $
où $p\cdot\sigma = p_\mu\sigma^\mu$ est une matrice $2\times 2$, et où sa racine carrée s’entend comme la racine positive de chacune de ses valeurs propres.
La démonstration complète est donnée au chapitre suivant, une fois la loi de transformation des spineurs établie.
Deux contrôles immédiats, avant même de savoir d’où sort cette formule. Au repos, $\boldsymbol p = \boldsymbol 0$ donne $p\cdot\sigma = p\cdot\bar\sigma = m\,I$, et l’on retrouve bien les spineurs de la section précédente. Et le signe moins du bloc inférieur de $v$ a survécu au boost, comme il se doit puisque les boosts n’échangent pas les blocs.
Pour un mouvement selon l’axe $z$ :
$\displaystyle p^\mu = \begin{pmatrix} E_p \\ 0 \\ 0 \\ |\boldsymbol p| \end{pmatrix} $
Par conséquent,
$\displaystyle p\cdot\sigma = p_\mu\sigma^\mu = E_p\sigma^0 - |\boldsymbol p|\sigma^3 = E_{\boldsymbol p}\begin{pmatrix}1&0\\0&1\end{pmatrix} - |\boldsymbol p| \begin{pmatrix}1&0\\0&-1\end{pmatrix} $
D’où
$\displaystyle p\cdot\sigma=\begin{pmatrix}E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p| &0\\0&E_{\boldsymbol p}+|\boldsymbol p|\end{pmatrix} $
Prenons le spin up, $\xi = \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix}$ (hélicité $+1$) :
$\displaystyle u(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|}\begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix} \\ \sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|}\begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix} \end{pmatrix} $
Que devient le spineur dans la limite ultra-relativiste ? Cela revient à lui appliquer un boost infini qui lui procure une impulsion infini ($|\boldsymbol p|\to\infty$).
$E_{\boldsymbol p} = \sqrt{m^2+|\boldsymbol p|^2} \xrightarrow{\;|\boldsymbol p|\to\infty\;} |\boldsymbol p|$, ce qui entraîne $\sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|} \xrightarrow{\;|\boldsymbol p|\to\infty\;} \sqrt{2 E_{\boldsymbol p}}$.
Pour $E_{\boldsymbol p}-|\boldsymbol p|$, on écrit
$\displaystyle E_{\boldsymbol p}-|\boldsymbol p| =\frac{(E_{\boldsymbol p}-|\boldsymbol p|)(E_{\boldsymbol p}+|\boldsymbol p|)}{E_{\boldsymbol p}+|\boldsymbol p|} =\frac{E_{\boldsymbol p}^2-|\boldsymbol p|^2}{E_{\boldsymbol p}+|\boldsymbol p|} =\frac{m^2}{E_{\boldsymbol p}+|\boldsymbol p|} $
$m^2$ restant constante pendant le boost, $E_{\boldsymbol p}-|\boldsymbol p| \xrightarrow{\;|\boldsymbol p|\to\infty\;}0$.
On obtient au final :
$\displaystyle u(p) \xrightarrow{\;\text{boost infini}\;} \sqrt{2E_{\boldsymbol p}}\begin{pmatrix} 0 \\ 0 \\ 1 \\ 0 \end{pmatrix}. $
Dans la limite ultra-relativiste, la composante gauche s’éteint : une particule d’hélicité $+1$ devient purement droite, comme annoncé. Le calcul analogue pour les trois autres cas (spin down, et les deux antiparticules) confirme le tableau de la figure des hélicités ci-dessus.
Pour utiliser les spineurs comme base de développement, il faut une notion de produit scalaire. Deux candidats se présentent, et il faut les garder tous les deux : chacun servira dans un contexte différent.
Le premier est le produit hermitien naïf $u^\dagger u$. Il a le défaut de ne pas être invariant de Lorentz, puisqu’on montrera qu’il vaut $2E_{\boldsymbol p}$, donc qu’il dépend du référentiel. Mais c’est précisément lui qui apparaîtra dans les calculs de densités, comme le hamiltonien et la charge, puisque celles-ci ne sont pas des scalaires non plus.
Le second utilise le spineur adjoint, et c’est celui qui produit les invariants.
Adjoint de Dirac
$\displaystyle \bar u(p) \equiv u^\dagger(p)\,\gamma^0 $
Avant de calculer quoi que ce soit, posons l’outil algébrique qui va servir dans toute la partie, et que nous ne redémontrerons plus ensuite.
Identité de Pauli
$\displaystyle \sigma^i\sigma^j = \delta^{ij}\,I + \mathrm{i}\,\epsilon^{ijk}\sigma^k $
Trois formes dérivées, qu’on rencontrera tour à tour et qui ne sont que cette relation lue autrement :
$\displaystyle \{\sigma^i, \sigma^j\} = 2\delta^{ij}\,I \quad$ (partie symétrique)
$\displaystyle [\sigma^i, \sigma^j] = 2\mathrm{i}\,\epsilon^{ijk}\sigma^k \quad$ (partie antisymétrique)
$\displaystyle (\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol a)(\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol b) = (\boldsymbol a\cdot\boldsymbol b)\,I + \mathrm{i}\,\boldsymbol\sigma\cdot(\boldsymbol a \times \boldsymbol b) \quad$ (forme vectorielle)
Les deux premières s’obtiennent en séparant la relation maîtresse en ses parties symétrique et antisymétrique en $ij$ ; la troisième en la contractant avec $a_i b_j$.
Deux mises en garde sur la forme vectorielle (celle qui servira le plus).
La combinaison qui produit des invariants de Lorentz :
$\displaystyle \bar u(p)u(p) = 2m\,\xi^\dagger\xi $
Pour obtenir l’adjoint, on doit d’abord transposer et conjuguer $u(p)$. Les matrices $(E \pm \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma})$ sont hermitiennes, ce qui signifie que leurs racines carrées le sont aussi. En appliquant l’opération $^\dagger$, on transforme le vecteur colonne en vecteur ligne :
$\displaystyle u^\dagger(p) = \left( \xi^\dagger \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \xi^\dagger \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) $
Par conséquent :$\displaystyle \bar{u}(p) = u^\dagger (p)\gamma^0 = \left( \xi^\dagger \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \xi^\dagger \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} = \left( \xi^\dagger \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \xi^\dagger \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) $
Opérons maintenant le produit scalaire :
$\displaystyle \bar{u}(p)u(p) = \left( \xi^\dagger \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \xi^\dagger \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \begin{pmatrix} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \xi \\ \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \xi \end{pmatrix} = \xi^\dagger \left( \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \xi + \xi^\dagger \left( \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \xi $
Le produit des racines donne :
$\displaystyle \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} = \sqrt{(E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma})(E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma})} = \sqrt{E^2 - (\boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma})^2}=\sqrt{E^2 - \vert{}\boldsymbol{p}\vert{}^2} =\sqrt{m^2}=m $
Où l’on a utilisé la forme vectorielle de l’identité de Pauli, posée en tête de section, avec $\boldsymbol a = \boldsymbol b = \boldsymbol p$. Le produit vectoriel s’annule ici, puisque les composantes de $\boldsymbol p$ sont de simples nombres qui commutent, et il reste :
$\displaystyle (\boldsymbol p\cdot \boldsymbol \sigma)^2 = |\boldsymbol p|^2 $
On obtient finalement :
$\displaystyle \bar{u}(p)u(p) = \xi^\dagger \, m \, \xi + \xi^\dagger\, m\, \xi = 2m\,\xi^\dagger\xi $
En choisissant la base de spin $\xi^1 = \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \end{pmatrix}$, $\xi^2 = \begin{pmatrix} 0 \\ 1 \end{pmatrix}$ avec $\xi^{s\dagger}\xi^r = \delta^{sr}$, on obtient le jeu complet de relations, qu’on rassemble ici parce qu’il servira sans arrêt aux chapitres suivants :
$\displaystyle \bar u^s(p)\,u^r(p) = 2m\,\delta^{sr} $
$\displaystyle \bar v^s(p)\,v^r(p) = -2m\,\delta^{sr} $
$\displaystyle \bar u^r(p)\,v^s(p) = \bar v^r(p)\,u^s(p) = 0 $
$\displaystyle v^s(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \eta^s \\ -\sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \eta^s \end{pmatrix} $
$\displaystyle v^{s\dagger}(p) = \left( \eta^{s\dagger} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; -\eta^{s\dagger} \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) $
$\displaystyle \bar{v}^s(p) = v^{s\dagger}(p)\gamma^0 = \left( -\eta^{s\dagger} \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \eta^{s\dagger} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) $
$\displaystyle \Rightarrow \bar{v}^s(p)v^r(p) = \left( -\eta^{s\dagger} \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \; , \; \eta^{s\dagger} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \begin{pmatrix} \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \eta^r \\ -\sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \, \eta^r \end{pmatrix} = -\eta^{s\dagger} \left( \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \eta^r - \eta^{s\dagger} \left( \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \eta^r = -\eta^{s\dagger} (m) \eta^r - \eta^{s\dagger} (m) \eta^r = -2m \, (\eta^{s\dagger} \eta^r) = -2m\,\delta^{sr} $
$\displaystyle \bar{u}^r(p) v^s(p) = \xi^{r\dagger} \left( \sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \eta^s - \xi^{r\dagger} \left( \sqrt{E - \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}}\sqrt{E + \boldsymbol{p} \cdot \boldsymbol{\sigma}} \right) \eta^s = \xi^{r\dagger} (m) \eta^s - \xi^{r\dagger} (m) \eta^s = m (\xi^{r\dagger} \eta^s) - m (\xi^{r\dagger} \eta^s) = 0 $
Cette relation prouve que les états de particules et d’antiparticules sont orthogonaux au sens de Dirac.
Les relations précédentes sont les invariantes, et ce sont elles qui serviront dans les amplitudes. Mais dès qu’on calculera une densité, l’énergie ou la charge, c’est le produit hermitien nu qui apparaîtra, parce que ces quantités sont des composantes temporelles de quadrivecteurs et non des scalaires.
Établissons-les donc maintenant, une bonne fois, pour pouvoir y renvoyer sans les recalculer.
Relations d’orthonormalité hermitiennes
$\displaystyle u^{r\dagger}(p)\,u^s(p) = 2E_{\boldsymbol p}\,\delta^{rs} $
$\displaystyle v^{r\dagger}(p)\,v^s(p) = 2E_{\boldsymbol p}\,\delta^{rs} $
$\displaystyle u^{r\dagger}(\tilde p)\,v^s(p) = v^{r\dagger}(\tilde p)\,u^s(p) = 0\quad$ avec $\displaystyle \quad \tilde p^\mu \equiv (E_{\boldsymbol p},\, -\boldsymbol p) $
Le calcul est plus court que celui des relations barrées, puisqu’il n’y a pas de $\gamma^0$ pour échanger les blocs.
Première relation
On empile simplement la ligne sur la colonne :
$\displaystyle u^{r\dagger}u^s = \left(\xi^{r\dagger}\sqrt{p\cdot\sigma}\;,\;\xi^{r\dagger}\sqrt{p\cdot\bar\sigma}\right)\begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\,\xi^s \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\,\xi^s\end{pmatrix} = \xi^{r\dagger}\big(p\cdot\sigma + p\cdot\bar\sigma\big)\xi^s $
Chaque racine est ici multipliée par elle-même, ce qui la fait disparaître sans qu’on ait besoin de l’identité de Pauli. Et la somme des deux matrices est immédiate :
$\displaystyle p\cdot\sigma + p\cdot\bar\sigma = (E_{\boldsymbol p}\, I - \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma) + (E_{\boldsymbol p}\, I + \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma) = 2E_{\boldsymbol p}\,I $
les termes en $\boldsymbol\sigma$ se compensant exactement. D’où $u^{r\dagger}u^s = 2E_{\boldsymbol p},\xi^{r\dagger}\xi^s = 2E_{\boldsymbol p}\delta^{rs}$.
Deuxième relation
Le spineur $v$ porte un signe moins sur son bloc inférieur. Dans le produit $v^\dagger v$, ce bloc est multiplié par lui-même, donc le signe moins apparaît deux fois et disparaît :
$\displaystyle v^{r\dagger}v^s = \eta^{r\dagger}(p\cdot\sigma)\eta^s + (-1)(-1)\,\eta^{r\dagger}(p\cdot\bar\sigma)\eta^s = 2E_{\boldsymbol p}\,\delta^{rs} $
Comparons avec le cas barré. Là, le $\gamma^0$ échangeait les blocs, si bien que le signe moins n’apparaissait qu’une fois et survivait : d’où $\bar v v = -2m$. Ici il apparaît deux fois et s’évanouit. Toute la différence de signe entre les deux jeux de relations tient à ce $\gamma^0$.
Troisième relation
Il faut d’abord voir ce que devient $u$ quand on renverse l’impulsion spatiale. Avec $\tilde p^\mu = (E_{\boldsymbol p}, -\boldsymbol p)$, les deux matrices s’échangent :
$\displaystyle \tilde p\cdot\sigma = E_{\boldsymbol p} + \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma = p\cdot\bar\sigma\quad$ et $\displaystyle \quad \tilde p\cdot\bar\sigma = p\cdot\sigma $
d’où $u^r(\tilde p) = \begin{pmatrix}\sqrt{p\cdot\bar\sigma},\xi^r \ \sqrt{p\cdot\sigma},\xi^r\end{pmatrix}$, c’est-à-dire le spineur d’origine avec ses deux blocs permutés. En contractant avec $v^s(p)$ :
$\displaystyle u^{r\dagger}(\tilde p)\,v^s(p) = \xi^{r\dagger}\sqrt{p\cdot\bar\sigma}\sqrt{p\cdot\sigma}\,\eta^s \;-\; \xi^{r\dagger}\sqrt{p\cdot\sigma}\sqrt{p\cdot\bar\sigma}\,\eta^s $
Les deux termes contiennent le même produit de racines, lequel vaut $m$ d’après l’identité de Pauli établie plus haut pour $\bar u u$. Ils se retranchent donc exactement :
$\displaystyle u^{r\dagger}(\tilde p)\,v^s(p) = m\,\xi^{r\dagger}\eta^s - m\,\xi^{r\dagger}\eta^s = 0 $
C’est cette relation qui tuera les termes croisés du hamiltonien et de la charge au chapitre suivant.
Trois différences avec le jeu précédent méritent d’être soulignées, car ce sont elles qui feront tout le travail au chapitre suivant.
Ces relations ne sont pas une simple collection de formules : elles disent que nous tenons une base, et c’est ce qui va nous autoriser à développer.
Pour chaque impulsion $\boldsymbol p$, on dispose de quatre spineurs :
Ils sont deux à deux orthogonaux au sens du produit $\bar\psi\chi$, et normalisés. Quatre vecteurs indépendants dans un espace de dimension quatre : c’est une base complète.
L’équation de Dirac étant linéaire, toute solution est une superposition d’ondes planes. Et puisque les quatre spineurs ci-dessus engendrent tout l’espace à chaque $\boldsymbol p$, la superposition la plus générale s’obtient en sommant sur les deux états de spin et en intégrant sur toutes les impulsions, avec des coefficients arbitraires.
Développement d’une solution « particule »
$\displaystyle \psi_-(x) = \int \frac{\mathrm{d}^3 p}{(2\pi)^{3/2}}\,\frac{1}{(2E_{\boldsymbol p})^{1/2}} \sum_{s=1}^{2} a_{s\boldsymbol p}\, u^s(p)\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} p\cdot x} $
et de même pour les antiparticules, avec $b^*_{s\boldsymbol p}\,v^s(p)\,\mathrm{e}^{+\mathrm{i} p\cdot x}$.
Décortiquons cette écriture, dont chaque morceau a sa raison d’être :
Cette écriture n’est pour l’instant qu’une solution classique. Au chapitre sur le champ de Dirac quantique, les coefficients $a_{s\boldsymbol p}$ et $b^*_{s\boldsymbol p}$ seront promus opérateurs d’annihilation et de création, et cette formule deviendra le développement en modes du champ quantifié.
Reste l’outil de calcul le plus utilisé de toute la suite.
Quand on mesure une section efficace, on ne connaît généralement pas les polarisations : les faisceaux ne sont pas polarisés et les détecteurs sont aveugles au spin. On doit donc moyenner sur les spins entrants et sommer sur les spins sortants. Ces opérations font apparaître partout la même somme, et le théorème suivant la calcule une fois pour toutes.
Sommes de spin
$\displaystyle \sum_{s=1}^{2} u^s(p)\,\bar u^s(p) = \; \not{\!\!p} + m $
$\displaystyle \sum_{s=1}^{2} v^s(p)\,\bar v^s(p) = \; \not{\!\!p} - m $
Ce sont des matrices $4\times 4$ (produit d’une colonne par une ligne), et non des nombres.
Le gain est considérable : une somme sur des spineurs, objets encombrants, se replie sur une simple matrice construite sur $\not{\!\!p}$. C’est ce qui rendra possible l’algorithme des traces du dernier chapitre.
On écrit le produit colonne $\times$ ligne en blocs $2\times 2$ :
$\displaystyle \sum_s u^s\bar u^s = \sum_s \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\,\xi^s \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\,\xi^s \end{pmatrix}\begin{pmatrix} \xi^{s\dagger}\sqrt{p\cdot\bar\sigma} & \xi^{s\dagger}\sqrt{p\cdot\sigma} \end{pmatrix} $
L’ordre $(\bar\sigma, \sigma)$ de la ligne mérite attention : il vient du $\gamma^0$ de l’adjoint, qui échange les blocs. C’est exactement pour cela que la matrice obtenue ne sera pas diagonale.
La relation de fermeture $\sum_s \xi^s\xi^{s\dagger} = I$ élimine alors les $\xi$ :
$\displaystyle \sum_s u^s\bar u^s = \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\sqrt{p\cdot\bar\sigma} & \sqrt{p\cdot\sigma}\sqrt{p\cdot\sigma} \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\sqrt{p\cdot\bar\sigma} & \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\sqrt{p\cdot\sigma} \end{pmatrix} $
Les blocs diagonaux se simplifient par le mécanisme déjà employé pour $\bar u u$ : la forme vectorielle de l’identité de Pauli avec $\boldsymbol a = \boldsymbol b = \boldsymbol p$, les signes croisés de $\sigma$ et $\bar\sigma$ produisant la différence de carrés :
$\displaystyle (p\cdot\sigma)(p\cdot\bar\sigma) = (E_p - \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma)(E_p + \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma) = E_p^2 - (\boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma)^2 = E_p^2 - |p|^2 = m^2 \quad $
$\displaystyle \Longrightarrow\quad \sqrt{p\cdot\sigma}\sqrt{p\cdot\bar\sigma} = m $
Les blocs hors diagonale, eux, sont des racines multipliées par elles-mêmes, donc simplement $p\cdot\sigma$ et $p\cdot\bar\sigma$. Il reste
$\displaystyle \sum_s u^s\bar u^s = \begin{pmatrix} m & p\cdot\sigma \\ p\cdot\bar\sigma & m \end{pmatrix} = \; \not{\!\!p} + m $
la dernière égalité venant de $\not{\!\!p} = \begin{pmatrix} 0 & p\cdot\sigma \\ p\cdot\bar\sigma & 0\end{pmatrix}$ et de $m$ fois l’identité.
À noter pour la suite : cette matrice a exactement la structure que nous retrouverons dans le propagateur du fermion, avec la masse sur la diagonale et le terme cinétique hors diagonale. Ce n’est pas un hasard : le numérateur du propagateur est cette somme de spin.
On entend souvent que l’équation de Dirac est « nécessaire pour décrire le spin ». Formulation trompeuse : à basse énergie, l’équation de Pauli fait très bien l’affaire. Le vrai énoncé, plus beau : l’équation de Pauli, avec le bon facteur gyromagnétique, émerge automatiquement de la limite non relativiste de Dirac.
Même méthode que lorsqu’on a pris la limite non relativiste du champ scalaire complexe : on factorise l’énergie de masse, qui domine tout à basse vitesse, en posant $\psi_{L,R}(t, \boldsymbol x) = \phi_{L,R}(t, \boldsymbol x)\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt}$. En notant $\hat E = \mathrm{i}\partial_0$ (qui, agissant sur $\phi$, mesure l’énergie au-dessus de $m$, donc petite), les équations couplées deviennent
$\displaystyle -m\phi_L + (m + \hat E - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_R = 0 \\ (m + \hat E + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_L - m\phi_R = 0 $
$(\mathrm{i}\gamma^\mu \partial_\mu - m)\psi = 0$ devient en représentation chirale :
$\displaystyle \begin{pmatrix} 0 & \mathrm{i}\partial_0 + \mathrm{i}\sigma^i\partial_i \\ \mathrm{i}\partial_0 - \mathrm{i}\sigma^i\partial_i & 0 \end{pmatrix} \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} - m \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 \\ 0 \end{pmatrix} $
Sachant que $\hat{\boldsymbol p} = -\mathrm{i}\boldsymbol{\nabla}$ (donc $\mathrm{i}\partial_i = -\hat{p}_i$), $\mathrm{i}\partial_0 + \mathrm{i}\boldsymbol{\sigma}\cdot\boldsymbol{\nabla} = \mathrm{i}\partial_0 - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}$ et $\mathrm{i}\partial_0 - \mathrm{i}\boldsymbol{\sigma}\cdot\boldsymbol{\nabla} = \mathrm{i}\partial_0 + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}$.
Cela nous donne les deux équations couplées suivantes :
$\displaystyle (\mathrm{i}\partial_0 - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\psi_R = m\psi_L\\ (\mathrm{i}\partial_0 + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\psi_L = m\psi_R $
À basse vitesse, l’énergie de masse écrase complètement l’énergie cinétique.
Pour isoler la “petite” dynamique intéressante (l’énergie cinétique non relativiste), on factorise mathématiquement cette oscillation de masse monstrueuse très rapide $\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt}$ :
$\displaystyle \psi_{L,R}(t, \boldsymbol x) = \phi_{L,R}(t, \boldsymbol x)\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} $
Regardons comment se comporte l’opérateur dérivée temporelle $\mathrm{i}\partial_0$ (l’énergie totale) sur cette nouvelle expression :
$\displaystyle \mathrm{i}\partial_0 \psi_{L,R} = \mathrm{i}\partial_0 \left( \phi_{L,R} \mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} \right) = \mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} (\mathrm{i}\partial_0 \phi_{L,R}) + \phi_{L,R} (\mathrm{i})(-\mathrm{i} m) \, \mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} $
En notant $\hat E = \mathrm{i}\partial_0$ l’opérateur agissant uniquement sur l’enveloppe lente $\phi_{L,R}$, on remplace $\mathrm{i}\partial_0 \phi_{L,R}$ par $\hat E \phi_{L,R}$ :
$\displaystyle \mathrm{i}\partial_0 \psi_{L,R} = \mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} (\hat E \phi_{L,R} + m\phi_{L,R}) = (m + \hat E)\phi_{L,R}\, \mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} $
Quant à la partie spatiale (le gradient), elle ne touche pas l’exponentielle temporelle, donc :
$\displaystyle \hat{\boldsymbol p} \psi_{L,R} = (\hat{\boldsymbol p} \phi_{L,R}) \,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} $
Il ne reste plus qu’à réinjecter dans les équations couplées :
$\displaystyle (\mathrm{i}\partial_0 - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\psi_R = m\psi_L \to (m + \hat E - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_R\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} = m\phi_L\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt}\\ (\mathrm{i}\partial_0 + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\psi_L = m\psi_R \to (m + \hat E + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_L\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} = m\phi_R\,\mathrm{e}^{-\mathrm{i} mt} $
Et après simplification :
$\displaystyle -m\phi_L + (m + \hat E - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_R = 0\\ (m + \hat E + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_L - m\phi_R = 0 $
À partir de ces équations et dans la limite non relativiste ($E\ll m$), on retrouve l’équation de Pauli :
$\displaystyle \hat E\,\phi_L = \frac{(\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})^2}{2m}\,\phi_L $
On cherche d’abord à exprimer $\phi_R$ à l’aide de la seconde équation.
On isole $m\phi_R$ puis on divise tout par $m$ :
$\displaystyle \phi_R = \frac{1}{m}(m + \hat E + \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})\phi_L = \left(1 + \frac{\hat E}{m} + \frac{\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}}{m}\right)\phi_L $
Maintenant, on injecte cette grosse expression à la place de $\phi_R$ dans la première équation :
$\displaystyle -m\phi_L + (m + \hat E - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}) \left(1 + \frac{\hat E}{m} + \frac{\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p}}{m}\right)\phi_L = 0 $
Développons le produit des deux parenthèses terme en distribuant $(m + \hat E - \boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})$ :
Dans ce vide libre, l‘énergie $\hat E$ (dérivée temporelle) et l’impulsion $\hat{\boldsymbol p}$ (dérivée spatiale) commutent. Les termes croisés avec un signe opposé s’annulent parfaitement. Il nous reste :
$\displaystyle (m + 2\hat E + \frac{\hat E^2}{m} - \frac{(\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})^2}{m}) $
Replaçons cela cela dans l’équation globale :
$\displaystyle -m\phi_L + m\phi_L + \left(2\hat E + \frac{\hat E^2}{m} - \frac{(\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})^2}{m}\right)\phi_L = 0 $
Les masses s’annulent !
Puisque l’on est à la limite non relativiste (basse énergie), l’énergie cinétique $\hat E$ est minuscule devant l’énergie de masse $m$ ($\hat E \ll m$). Le terme $\hat E^2/m$ est donc infime comparé à $2\hat E$ :
$\displaystyle 2\hat E\,\phi_L - \frac{(\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})^2}{m}\,\phi_L = 0 $
En divisant par 2 et en isolant l’énergie, on retrouve bien l’équation de Pauli libre :
$\displaystyle \hat E\,\phi_L = \frac{(\boldsymbol\sigma\cdot\hat{\boldsymbol p})^2}{2m}\,\phi_L $
Branchons maintenant l’électromagnétisme par couplage minimal, $\hat{\boldsymbol p} \to \hat{\boldsymbol p} - q\boldsymbol A$ et $\hat E \to \hat E - qA^0$. L’équation devient :
$\displaystyle (\hat E - qA^0)\,\phi = \left[\frac{(\hat{\boldsymbol p} - q\boldsymbol A)^2}{2m} - \frac{q}{2m}\,\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol B\right]\phi $
Appelons $\boldsymbol\pi = \hat{\boldsymbol p} - q\boldsymbol A$ l’impulsion cinétique. Le terme cinétique de l’équation devient proportionnel à $(\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\pi)^2$, et c’est ici que l’identité de Pauli posée au début du chapitre va donner tout son rendement, sous sa forme vectorielle.
Pas 1 : appliquer l’identité
Avec $\boldsymbol a = \boldsymbol b = \boldsymbol\pi$ :
$\displaystyle (\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\pi)^2 = \boldsymbol\pi^2 + \mathrm{i}\,\boldsymbol\sigma\cdot(\boldsymbol\pi \times \boldsymbol\pi) $
Le premier terme redonne le $(\hat{\boldsymbol p} - q\boldsymbol A)^2$ habituel de Schrödinger. Tout l’intérêt est dans le second.
Le point remarquable : pour un vecteur ordinaire, $\boldsymbol\pi \times \boldsymbol\pi = \boldsymbol 0$ et il n’y aurait rien de plus. Mais $\boldsymbol\pi$ est un opérateur dont les composantes ne commutent pas entre elles, précisément parce que $\hat{\boldsymbol p}$ et $\boldsymbol A(\boldsymbol x)$ ne commutent pas. Ce produit vectoriel d’un vecteur avec lui-même est donc non nul, et nous allons voir que c’est le champ magnétique.
Pas 2 : calculer $\boldsymbol\pi \times \boldsymbol\pi$
En développant, deux des quatre termes s’annulent d’eux-mêmes :
$\displaystyle \boldsymbol\pi \times \boldsymbol\pi = \underbrace{\hat{\boldsymbol p} \times \hat{\boldsymbol p}}_{=\;\boldsymbol 0} - q\big(\hat{\boldsymbol p} \times \boldsymbol A + \boldsymbol A \times \hat{\boldsymbol p}\big) + q^2\underbrace{\boldsymbol A \times \boldsymbol A}_{=\;\boldsymbol 0} $
Les composantes de $\hat{\boldsymbol p}$ commutent entre elles, et celles de $\boldsymbol A$ aussi (c’est une simple multiplication). Seuls survivent les termes croisés, et c’est là que se joue toute la physique.
Pas 3 : faire agir sur une fonction test
Les deux termes croisés ne se compensent pas, car $\hat{\boldsymbol p} = -\mathrm{i}\boldsymbol\nabla$ dérive ce qui est à sa droite. Appliquons-les à une fonction $\psi$ :
$\displaystyle \big(\hat{\boldsymbol p} \times \boldsymbol A\big)\psi = -\mathrm{i}\,\boldsymbol\nabla \times (\boldsymbol A\psi) \qquad\text{et}\qquad \big(\boldsymbol A \times \hat{\boldsymbol p}\big)\psi = -\mathrm{i}\,\boldsymbol A \times (\boldsymbol\nabla\psi) $
La règle du produit pour le rotationnel donne $\boldsymbol\nabla \times (\boldsymbol A\psi) = (\boldsymbol\nabla \times \boldsymbol A)\psi - \boldsymbol A \times \boldsymbol\nabla\psi$. En sommant, les deux termes en $\boldsymbol A \times \boldsymbol\nabla\psi$ se retranchent et il ne reste que le rotationnel de $\boldsymbol A$ :
$\displaystyle \big(\hat{\boldsymbol p} \times \boldsymbol A + \boldsymbol A \times \hat{\boldsymbol p}\big)\psi = -\mathrm{i}\,(\boldsymbol\nabla \times \boldsymbol A)\,\psi = -\mathrm{i}\,\boldsymbol B\,\psi $
Le champ magnétique est apparu directement comme un rotationnel, sans passer par les indices, puisque $\boldsymbol B = \boldsymbol\nabla \times \boldsymbol A$ par définition. D’où
$\displaystyle \boldsymbol\pi \times \boldsymbol\pi = -q\,(-\mathrm{i}\boldsymbol B) = \mathrm{i}q\,\boldsymbol B $
Pas 4 : reporter
Les deux facteurs $\mathrm{i}$ se combinent en $-1$ :
$\displaystyle (\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\pi)^2 = \boldsymbol\pi^2 + \mathrm{i}\,\boldsymbol\sigma\cdot(\mathrm{i}q\boldsymbol B) = \boldsymbol\pi^2 - q\,\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol B $
En divisant par le $2m$ de l’équation de Pauli, on tombe sur l’équation finale :
$\displaystyle (\hat E - qA^0)\,\phi_L = \left[\frac{(\hat{\boldsymbol p} - q\boldsymbol A)^2}{2m} - \frac{q}{2m}\,\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol B\right]\phi_L $
Regardons le nouveau terme généré par ce calcul : $H_{\text{mag}} = - \frac{q}{2m}\,\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol B$.
En physique classique/phénoménologique, l’énergie d’un moment magnétique $\boldsymbol\mu$ dans un champ $\boldsymbol B$ s’écrit :
$\displaystyle H_{\text{mag}} = -\boldsymbol\mu \cdot \boldsymbol B $
On sait par ailleurs que le moment magnétique d’une particule est lié à son spin $\hat{\boldsymbol S}$ par la formule :
$\displaystyle \boldsymbol\mu = g \frac{q}{2m} \hat{\boldsymbol S} $
où $g$ est le fameux facteur gyromagnétique (qui vaut classiquement $1$ pour une boucle de courant).
Pour un électron, l’opérateur de spin s’exprime à l’aide des matrices de Pauli :
$\displaystyle \hat{\boldsymbol S} = \frac{1}{2}\boldsymbol\sigma $
Injectons cela dans l’expression de $H_{\text{mag}}$ attendue :
$\displaystyle H_{\text{mag}} = -g \frac{q}{2m} \left(\frac{1}{2}\boldsymbol\sigma\right) \cdot \boldsymbol B = -g \frac{q}{4m} \boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol B $
Comparons maintenant cette forme phénoménologique avec ce que notre calcul de Dirac a dicté :
Pour que les deux correspondent, on doit obligatoirement poser :
$\displaystyle \frac{g}{4m} = \frac{1}{2m} $
$\displaystyle \Rightarrow g = 2 $
Sans avoir rien demandé, la structure matricielle imposée par la relativité restreinte a généré ce terme magnétique, prouvant que l’électron se comporte (presque) comme s’il tournait sur lui-même deux fois plus efficacement qu’un objet classique. C’est le moment où la mécanique quantique et la relativité se serrent formellement la main !
Historiquement, ce résultat fut décisif pour asseoir l’équation de Dirac : le facteur 2, mystérieux dans la théorie de Pauli où on le mettait à la main, sort ici du formalisme sans qu’on lui demande rien. L’expérience donne $g = 2{,}002,319,304\ldots$ ; l’écart n’est pas une imperfection de Dirac mais le signal que $\psi$ n’est pas une fonction d’onde à une particule : c’est un champ, dont les fluctuations quantiques corrigent $g$. La partie 14 calculera la première correction et retrouvera les décimales.
$\displaystyle \text{1er ordre en } \partial_t \;\Rightarrow\; \{\gamma^\mu, \gamma^\nu\} = 2g^{\mu\nu} \;\Rightarrow\; (\mathrm{i}\not{\!\!\partial} - m)\psi = 0 \;\Rightarrow\; \psi = \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} \text{ couplés par } m \;\Rightarrow\; \gamma^5,\ \hat h \;\Rightarrow\; u, v,\ \textstyle\sum_s u\bar u = \;\, \not{\!\!p} + m \;\Rightarrow\; \text{Pauli et } g = 2 $
Les différents types de champs se classent par leurs propriétés de transformation sous les rotations et les boosts. La transformation générale s’écrit
$\displaystyle D(\boldsymbol\theta, \boldsymbol\phi) = \mathrm{e}^{-\mathrm{i}\boldsymbol J\cdot\boldsymbol\theta + \mathrm{i}\boldsymbol K\cdot\boldsymbol\phi} $
où $\boldsymbol J$ engendre les rotations (angle $\boldsymbol\theta$), $\boldsymbol K$ les boosts (rapidité $\boldsymbol\phi$, avec $\tanh\phi^i = \beta^i$), et le choix des matrices $\boldsymbol J$, $\boldsymbol K$ dépend de l’objet transformé, sous la seule contrainte des relations de commutation du groupe de Lorentz :
$\displaystyle [J^i, J^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k\\ [J^i, K^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}K^k\\ [K^i, K^j] = -\mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k $
Pour les scalaires, $\boldsymbol J = \boldsymbol K = 0$. Pour les vecteurs, ce sont les matrices $4\times 4$ familières. Pour les spineurs, il faut autre chose : les rotations d’objets à deux composantes de spin $\frac{1}{2}$ sont engendrées, comme le prouva Wigner, par le groupe $SU(2)$ et ses générateurs $\boldsymbol J = \frac{1}{2}\boldsymbol\sigma$. La matrice de rotation d’un spineur de Weyl est donc
$\displaystyle D(\boldsymbol\theta) = \mathrm{e}^{-\frac{\mathrm{i}}{2}\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\theta} $
la même pour $\psi_L$ et $\psi_R$ : gauche et droite tournent identiquement.
En géométrie, une rotation est définie par un axe et un angle. Le vecteur $\boldsymbol\theta$ pointe dans la direction de l’axe de rotation, et sa longueur (sa norme) correspond à l’angle de rotation. Ici, $\boldsymbol\theta = (0, 0, \theta^3)$.
Le produit scalaire se simplifie donc en :
$\displaystyle \boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\theta = \sigma^1(0) + \sigma^2(0) + \sigma^3(\theta^3) = \sigma^3\theta^3 $
Et l’équation devient :
$\displaystyle D(\theta^3) = \mathrm{e}^{-\frac{\mathrm{i}}{2}\sigma^3\theta^3} $
Or $\sigma^3 = \begin{pmatrix} 1 & 0 \\ 0 & -1 \end{pmatrix}$ est sympatiquement diagonale.
Et comme $\mathrm{e}^{\begin{pmatrix} a & 0 \\ 0 & b \end{pmatrix}} = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^a & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^b \end{pmatrix}$,
$\displaystyle D(\theta^3) = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^{-\frac{\mathrm{i}}{2}\theta^3 (1)} & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^{-\frac{\mathrm{i}}{2}\theta^3 (-1)} \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^{-\mathrm{i}\theta^3/2} & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^{\mathrm{i}\theta^3/2} \end{pmatrix} $
Appliquons maintenant cette matrice à un spineur en lui faisant faire un tour géométrique complet sur lui-même, c’est-à-dire en choisissant un angle de rotation $\theta^3 = 2\pi$.
Grâce au facteur $1/2$ apparu dans l’exponentielle, la matrice de rotation pour un tour complet devient :
$\displaystyle D(2\pi) = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^{-\mathrm{i}\pi} & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^{\mathrm{i}\pi} \end{pmatrix}=\begin{pmatrix} -1 & 0 \\ 0 & -1 \end{pmatrix} = -I $
La conclusion physique :
Si vous prenez un spineur $\psi$ (qui décrit un électron) et que vous lui faites subir une rotation spatiale classique de 360° ($2\pi$), l’opérateur de rotation agit ainsi :
$\displaystyle \psi \xrightarrow{\;360^\circ\;} -I \psi = -\psi $
La fonction d’onde ne revient pas à elle-même, elle est inversée (multipliée par un signe moins global) !
Pour que le signe moins s’annule et que l’électron retrouve son état quantique strict de départ, il faut tourner d’un angle total de $\theta^3 = 4\pi$ (soit deux tours complets). C’est la signature mathématique des particules de spin 1/2.
Les rotations étant fixées par $\boldsymbol J = \frac{1}{2}\boldsymbol\sigma$, il reste à trouver les générateurs de boost $\boldsymbol K$ compatibles avec l’algèbre de Lorentz. Le résultat est court, et surprenant.
$\displaystyle \boldsymbol K = \pm\frac{\mathrm{i}\boldsymbol\sigma}{2} $
Les deux signes conviennent, et ils donnent deux représentations inéquivalentes : on ne passe pas de l’une à l’autre par un changement de base.
Trois relations de commutation définissent l’algèbre de Lorentz :
$\displaystyle [J^i, J^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k $
$\displaystyle [J^i, K^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}K^k $
$\displaystyle [K^i, K^j] = -\mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k $
Posons $\boldsymbol J = \frac{1}{2}\boldsymbol\sigma$ et $\boldsymbol K = \lambda\boldsymbol\sigma$, avec $\lambda$ un nombre à déterminer. Tout repose sur la partie antisymétrique de l’identité de Pauli, $[\sigma^i, \sigma^j] = 2\mathrm{i}\epsilon^{ijk}\sigma^k$, établie au chapitre précédent.
La deuxième relation ne contraint rien :
$\displaystyle [J^i, K^j] = \tfrac{1}{2}\lambda\,[\sigma^i, \sigma^j] = \tfrac{1}{2}\lambda\cdot 2\mathrm{i}\epsilon^{ijk}\sigma^k = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}(\lambda\sigma^k) = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}K^k $
L’égalité est satisfaite quel que soit $\lambda$. C’est normal : cette relation dit seulement que $\boldsymbol K$ est un vecteur sous les rotations, ce qui ne fixe pas sa taille.
La troisième relation, elle, est décisive :
$\displaystyle [K^i, K^j] = \lambda^2[\sigma^i, \sigma^j] = 2\mathrm{i}\lambda^2\epsilon^{ijk}\sigma^k = 4\mathrm{i}\lambda^2\epsilon^{ijk}J^k $
En comparant avec le membre de droite exigé, $-\mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k$, il vient
$\displaystyle 4\lambda^2 = -1 \qquad\Longrightarrow\qquad \lambda^2 = -\tfrac{1}{4} \qquad\Longrightarrow\qquad \lambda = \pm\tfrac{\mathrm{i}}{2} $
Le signe moins du membre de droite est ce qui force $\lambda$ à être imaginaire, et l’équation étant quadratique, les deux racines sont recevables. Voilà l’origine des deux espèces.
Un mot sur ce que signifie « inéquivalentes ». Un changement de base $\boldsymbol\sigma \to U\boldsymbol\sigma U^{-1}$ transforme $\boldsymbol J$ et $\boldsymbol K$ de la même façon, donc conserve le rapport $\boldsymbol K/\boldsymbol J$. Comme ce rapport vaut $+\mathrm{i}$ dans un cas et $-\mathrm{i}$ dans l’autre, aucune conjugaison ne peut échanger les deux représentations.
Il existe donc deux espèces de spineurs, qui tournent de la même façon et se boostent en sens opposés. Au repos, aucun boost n’est à l’œuvre et rien ne les distingue : ce sont exactement les $\psi_L$ et $\psi_R$ tombés de l’équation de Dirac au chapitre précédent, et l’on comprend enfin pourquoi ils y étaient indiscernables au repos.
La manière propre de voir les deux espèces : définir $\boldsymbol J_\pm = \frac{1}{2}(\boldsymbol J \pm \mathrm{i}\boldsymbol K)$. Un calcul direct montre que les $\boldsymbol J_+$ commutent avec les $\boldsymbol J_-$ et que chacun satisfait séparément l’algèbre de $SU(2)$ :
$\displaystyle [J_+^i, J_+^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}J_+^k, \quad [J_-^i, J_-^j] = \mathrm{i}\epsilon^{ijk}J_-^k, \quad [J_+^i, J_-^j] = 0 $
L’algèbre de Lorentz est donc « deux $SU(2)$ indépendants », et ses représentations se cataloguent par un couple de spins $(j_-, j_+)$.
Les cas les plus simples :
Le spineur de Dirac est la somme directe $(\frac{1}{2}, 0) \oplus (0, \frac{1}{2})$ : une représentation réductible du groupe de Lorentz, mais irréductible dès qu’on exige en plus la parité (voir plus bas).
Le résultat opérationnel, celui qu’on utilisera dans tous les calculs :
Transformation d’un spineur de Dirac
$\displaystyle \begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} \to \begin{pmatrix} D_L & 0 \\ 0 & D_R \end{pmatrix}\begin{pmatrix} \psi_L \\ \psi_R \end{pmatrix} $
$\displaystyle D_L = \mathrm{e}^{\frac{\boldsymbol\sigma}{2}\cdot(-\mathrm{i}\boldsymbol\theta - \boldsymbol\phi)} $
$\displaystyle D_R = \mathrm{e}^{\frac{\boldsymbol\sigma}{2}\cdot(-\mathrm{i}\boldsymbol\theta + \boldsymbol\phi)} $
où $\boldsymbol\theta$ est l’angle de rotation et $\boldsymbol\phi$ la rapidité du boost. Rotations identiques, boosts opposés : pour un boost pur,
$\displaystyle \psi_L \to \mathrm{e}^{-\frac{1}{2}\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi}\,\psi_L \qquad\text{et}\qquad \psi_R \to \mathrm{e}^{+\frac{1}{2}\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi}\,\psi_R $
Le chapitre précédent avait annoncé l’expression des spineurs d’impulsion quelconque sans la justifier. Nous avons maintenant tout ce qu’il faut : il suffit de booster le spineur au repos.
En boostant $u(p_0) = \sqrt m \begin{pmatrix} \xi \\ \xi \end{pmatrix}$, on obtient exactement
$\displaystyle u(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\;\xi \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\;\xi \end{pmatrix} $
La formule admise au chapitre précédent n’était donc pas un postulat, mais une conséquence de la loi de transformation des spineurs.
Le raisonnement tient en cinq pas. On se place dans le cas d’un boost selon $z$, ce qui ne coûte aucune généralité : une rotation ramène toujours à cette configuration.
Écrire l’exponentielle de matrices
Pour un boost selon $z$, $\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi = \sigma^3\phi^3$. Comme $(\sigma^3)^2 = I$, le développement en série se replie sur les fonctions hyperboliques, exactement comme $\mathrm e^{\sigma^3 x}$ se replierait sur $\cosh$ et $\sinh$ :
$\displaystyle \mathrm{e}^{\pm\frac{1}{2}\sigma^3\phi^3} = I\cosh\frac{\phi^3}{2} \pm \sigma^3\sinh\frac{\phi^3}{2} $
Rendre ces matrices explicites
Puisque $\sigma^3 = \begin{pmatrix} 1 & 0 \\ 0 & -1\end{pmatrix}$ est diagonale, l’exponentielle l’est aussi, et chaque entrée est une exponentielle ordinaire :
$\displaystyle \mathrm{e}^{-\frac{1}{2}\sigma^3\phi^3} = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^{-\phi^3/2} & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^{+\phi^3/2} \end{pmatrix} \qquad \mathrm{e}^{+\frac{1}{2}\sigma^3\phi^3} = \begin{pmatrix} \mathrm{e}^{+\phi^3/2} & 0 \\ 0 & \mathrm{e}^{-\phi^3/2} \end{pmatrix} $
Traduire la rapidité en énergie et impulsion
Un boost de rapidité $\phi^3$ appliqué à une particule au repos lui donne l’impulsion $p^\mu = (E_{\boldsymbol p}, 0, 0, |\boldsymbol p|)$ avec
$\displaystyle \cosh\phi^3 = \frac{E_{\boldsymbol p}}{m}\quad$ et $\displaystyle\quad \sinh\phi^3 = \frac{|\boldsymbol p|}{m} $
d’où, en additionnant ou soustrayant ces deux relations,
$\displaystyle \mathrm{e}^{\pm\phi^3} = \cosh\phi^3 \pm \sinh\phi^3 = \frac{E_{\boldsymbol p} \pm |\boldsymbol p|}{m} \;\Longrightarrow\; \mathrm{e}^{\pm\phi^3/2} = \sqrt{\frac{E_{\boldsymbol p} \pm |\boldsymbol p|}{m}} $
Assembler la matrice $4\times 4$
En empilant le bloc $D_L$ puis le bloc $D_R$ :
$\displaystyle S = \frac{1}{\sqrt m} \begin{pmatrix} \sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|} & 0 & 0 & 0\\ 0 & \sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|} & 0 & 0\\ 0 & 0 & \sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|} & 0\\ 0 & 0 & 0 & \sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|} \end{pmatrix} $
En l’appliquant au spineur au repos, le facteur $\sqrt m$ se simplifie contre le $1/\sqrt m$ :
$\displaystyle u(p) = S\,u(p_0) = \begin{pmatrix} \begin{pmatrix} \sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|} & 0 \\ 0 & \sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|}\end{pmatrix}\xi \\ \begin{pmatrix} \sqrt{E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p|} & 0 \\ 0 & \sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|}\end{pmatrix}\xi \end{pmatrix} $
Reconnaître $\sqrt{p\cdot\sigma}$ et $\sqrt{p\cdot\bar\sigma}$.
C’est l’étape qui referme la boucle. Avec $\sigma^\mu = (I, \boldsymbol\sigma)$, $\bar\sigma^\mu = (I, -\boldsymbol\sigma)$ et $p_\mu = (E_{\boldsymbol p}, -\boldsymbol p)$ en métrique $(+,-,-,-)$ :
$\displaystyle p\cdot\sigma = p_\mu\sigma^\mu = E_{\boldsymbol p}\,I - \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma \qquad p\cdot\bar\sigma = p_\mu\bar\sigma^\mu = E_{\boldsymbol p}\,I + \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma $
Pour notre impulsion selon $z$, $\boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma = |\boldsymbol p|\sigma^3$, donc ces deux matrices sont diagonales :
$\displaystyle p\cdot\sigma = \begin{pmatrix} E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p| & 0 \\ 0 & E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p| \end{pmatrix} \qquad p\cdot\bar\sigma = \begin{pmatrix} E_{\boldsymbol p} + |\boldsymbol p| & 0 \\ 0 & E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p| \end{pmatrix} $
Une matrice diagonale ayant pour racine la matrice des racines, on lit immédiatement que le bloc supérieur de $u(p)$ est $\sqrt{p\cdot\sigma}\,\xi$ et le bloc inférieur $\sqrt{p\cdot\bar\sigma}\,\xi$. C’est la formule annoncée.
Contrôle. Faisons $|\boldsymbol p| \to 0$ : les deux matrices tendent vers $m\,I$, donc $u(p) \to \sqrt m\begin{pmatrix}\xi \\ \xi\end{pmatrix}$, le spineur au repos. Et à la limite ultra-relativiste $E_{\boldsymbol p} \to |\boldsymbol p|$, l’entrée $\sqrt{E_{\boldsymbol p} - |\boldsymbol p|}$ s’annule : une des deux chiralités disparaît, comme le veut la coïncidence entre chiralité et hélicité à haute énergie.
Ces outils permettent de retrouver l’équation de Dirac par un chemin entièrement différent de celui du chapitre précédent, et bien plus révélateur de sa nature.
L’équation de Dirac est la version covariante d’un énoncé trivial : « au repos, les deux chiralités coïncident ». Toute sa dynamique est contenue dans la cinématique du groupe de Lorentz.
Pas 1 : écrire la condition de repos sous forme matricielle
Nous savons qu’au repos $u_L(p_0) = u_R(p_0)$. Or la matrice $\gamma^0$ échange précisément les deux blocs :
$\displaystyle \gamma^0 \begin{pmatrix} u_L \\ u_R \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix}\begin{pmatrix} u_L \\ u_R \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} u_R \\ u_L \end{pmatrix} $
Dire que $u_L = u_R$ revient donc à dire que $\gamma^0$ laisse le spineur inchangé, c’est-à-dire
$\displaystyle (\gamma^0 - 1)\,u(p_0) = 0 $
Cette équation ne contient aucune physique : elle traduit une observation faite au repos.
Pas 2 : booster la matrice $\gamma^0$
C’est le cœur du calcul. Notons $S$ la matrice de boost écrite plus haut, en blocs $\mathrm{diag}(D_L, D_R)$, et calculons $S\,\gamma^0\,S^{-1}$ par blocs :
$\displaystyle S\gamma^0 S^{-1} = \begin{pmatrix} D_L & 0 \\ 0 & D_R \end{pmatrix} \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} \begin{pmatrix} D_L^{-1} & 0 \\ 0 & D_R^{-1} \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 & D_L D_R^{-1} \\ D_R D_L^{-1} & 0 \end{pmatrix} $
Les deux blocs se calculent sans peine, puisque $D_L = \mathrm{e}^{-\frac{1}{2}\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi}$ et $D_R = \mathrm{e}^{+\frac{1}{2}\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi}$ sont inverses l’une de l’autre :
$\displaystyle D_L D_R^{-1} = \mathrm{e}^{-\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi}\quad$ et $\displaystyle \quad D_R D_L^{-1} = \mathrm{e}^{+\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi} $
Les demi-rapidités se sont additionnées en rapidité entière, et c’est ce qui va faire apparaître $E_{\boldsymbol p}$ et $|\boldsymbol p|$ plutôt que leurs racines. En développant comme dans la première étape de la démonstration précédente, mais sans le facteur $\frac{1}{2}$ :
$\displaystyle \mathrm{e}^{\mp\boldsymbol\sigma\cdot\boldsymbol\phi} = I\cosh\phi \mp (\hat{\boldsymbol p}\cdot\boldsymbol\sigma)\sinh\phi = \frac{1}{m}\left(E_{\boldsymbol p}\,I \mp \boldsymbol p\cdot\boldsymbol\sigma\right) $
où l’on a réutilisé $\cosh\phi = E_{\boldsymbol p}/m$ et $\sinh\phi = |\boldsymbol p|/m$. On reconnaît alors exactement $p\cdot\sigma$ et $p\cdot\bar\sigma$ :
$\displaystyle S\gamma^0 S^{-1} = \frac{1}{m}\begin{pmatrix} 0 & p\cdot\sigma \\ p\cdot\bar\sigma & 0 \end{pmatrix} = \frac{\not{\!\!p}}{m} $
la dernière égalité venant de $\not{\!\!p} = \gamma^\mu p_\mu = \begin{pmatrix} 0 & \sigma^\mu \\ \bar\sigma^\mu & 0\end{pmatrix}p_\mu$.
Pas 3 : transporter l’équation du repos
Il ne reste qu’à multiplier la condition du pas 1 par $S$, en glissant $S^{-1}S = I$ au bon endroit :
$\displaystyle 0 = S\,(\gamma^0 - 1)\,u(p_0) = S(\gamma^0 - 1)S^{-1}\,\underbrace{S\,u(p_0)}_{u(p)} = \left(\frac{\not{\!\!p}}{m} - 1\right)u(p) $
et en multipliant par $m$ :
$\displaystyle (\not{\!\!p} - m)\,u(p) = 0 $
Morale
Nous n’avons introduit aucun principe dynamique : seulement une observation au repos et la façon dont les spineurs se transforment. L’équation de Dirac est donc, littéralement, la condition « gauche $=$ droite au repos » rendue valable dans tous les référentiels.
Reste la question laissée en suspens : puisque le spin ne demande que deux degrés de liberté, et qu’un spineur de Weyl suffit à les porter, pourquoi la nature utilise-t-elle les deux espèces à la fois ?
La réponse est la parité. L’opération $P$ renverse $\boldsymbol x \to -\boldsymbol x$, donc aussi les vitesses $\boldsymbol v \to -\boldsymbol v$. Sur les générateurs, cela donne
$\displaystyle P^{-1}\boldsymbol K P = -\boldsymbol K\quad$ et $\displaystyle \quad P^{-1}\boldsymbol J P = +\boldsymbol J $
$\boldsymbol K$ change de signe parce qu’il engendre les boosts, donc les vitesses ; $\boldsymbol J$ n’en change pas parce que c’est un pseudovecteur, à l’image du moment cinétique $\boldsymbol x \times \boldsymbol p$ qui ramasse deux signes moins.
Or les deux espèces de spineurs se distinguent précisément par le signe de $\boldsymbol K$. La parité échange donc les deux représentations :
$\displaystyle P\,\psi_L \to \psi_R\quad$ et $\displaystyle \quad P\,\psi_R \to \psi_L $
Une théorie bâtie sur un seul spineur de Weyl viole nécessairement la parité, puisque l’opération $P$ l’envoie sur un objet qui n’existe pas dans la théorie.
C’est le cas de l’interaction faible, et le neutrino s’accommode très bien d’un spineur gauche seul. Mais l’électromagnétisme et l’interaction forte respectent la parité : pour les décrire, il faut embarquer $\psi_L$ et $\psi_R$ dans un même objet. D’où les quatre composantes du spineur de Dirac, et l’opérateur de parité explicite
$\displaystyle P \equiv \gamma^0 = \begin{pmatrix} 0 & I \\ I & 0 \end{pmatrix} $
qui échange bien les blocs haut et bas, comme nous venons de l’utiliser dans la redémonstration de l’équation de Dirac.
Le décompte final
$\displaystyle 4 \text{ composantes} = \underbrace{2}_{\text{spin}} \times \underbrace{2}_{\text{parité}} $
$\displaystyle \boldsymbol J = \tfrac{1}{2}\boldsymbol\sigma \;\xrightarrow{\ [K^i,K^j] = -\mathrm{i}\epsilon^{ijk}J^k\ }\; \boldsymbol K = \pm\tfrac{\mathrm{i}\boldsymbol\sigma}{2} \;\xrightarrow{\ \text{deux signes}\ }\; \psi_L\ (\tfrac{1}{2}, 0)\ \text{ et }\ \psi_R\ (0, \tfrac{1}{2}) $
$\displaystyle u(p_0) = \sqrt m \begin{pmatrix} \xi \\ \xi\end{pmatrix} \;\xrightarrow{\ \text{boost}\ }\; u(p) = \begin{pmatrix} \sqrt{p\cdot\sigma}\,\xi \\ \sqrt{p\cdot\bar\sigma}\,\xi \end{pmatrix} $
$\displaystyle (\gamma^0 - 1)u(p_0) = 0 \;\xrightarrow{\ \text{boost}\ }\; (\not{\!\!p} - m)u(p) = 0 \;\xrightarrow{\ P : L \leftrightarrow R\ }\; 4 \text{ composantes} $
Et maintenant ? Nous possédons l’équation, ses solutions et la nature exacte de l’objet sur lequel elle porte. Mais tout cela reste une théorie à une particule, et nous savons depuis le premier chapitre que cet échafaudage est intenable en régime relativiste : l’énergie disponible permet toujours de créer des paires, et les états d’énergie négative n’ont pas été guéris, seulement contournés.
La partie suivante franchit le pas : elle quantifie le champ de Dirac, ce qui exigera de remplacer les commutateurs par des anticommutateurs sous peine d’univers instable, et livre au passage le principe de Pauli. Puis, en exigeant l’invariance de jauge locale, elle fabrique l’électrodynamique quantique et ses premières sections efficaces calculables.