Le nombre $\mathrm{e}$

Des intérêts composés de Bernoulli à la série des factorielles et à l'irrationalité de Fourier

Pourquoi le nombre $\mathrm{e} \approx 2,718\,281\,8\dots$, découvert par Jacob Bernoulli en 1683 en cherchant le plafond d’un placement à intérêts composés, $\displaystyle \mathrm{e} = \lim_{n \to +\infty} \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n$, est-il exactement égal à la somme infinie des inverses des factorielles ?

$$ \mathrm{e} = \sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!} = 1 + 1 + \frac{1}{2!} + \frac{1}{3!} + \frac{1}{4!} + \cdots $$

On pourrait simplement invoquer le développement en série de Taylor de la fonction $\exp$ en $x = 1$. Mais ça ne serait pas super satisfaisant… Nous allons plutôt suivre le fil de l’histoire : comprendre d’où sortent les factorielles en triant l’argent par « générations » d’intérêts, puis le démontrer avec des outils élémentaires, et enfin en tirer une pépite : l’irrationalité de $\mathrm{e}$.

L’histoire des intérêts composés

Le problème de l’usure

Contrairement à $\pi$, né de la géométrie grecque dès l’Antiquité, le nombre $\mathrm{e}$ est issu d’une question financière très concrète, posée à Bâle en 1683 par Jacob Bernoulli dans son mémoire Quaestiones nonnullae de usuris (« Quelques questions sur les intérêts »).

Imaginons un banquier exceptionnellement généreux qui propose un taux d’intérêt de $100\,\%$ par an, et déposons chez lui $1$ écu au $1^{\text{er}}$ janvier :

  • Capitalisation annuelle ($n = 1$) : la banque verse les intérêts ($100\,\%$ de $1$ écu) à la fin de l'année. Au $31$ décembre, on a $u_1 = 1 + 1 = \mathbf{2}$ écus.
  • Capitalisation semestrielle ($n = 2$) : chaque semestre rapporte la moitié du taux annuel, soit $50\,\%$. Au bout de six mois, on a $1 + \frac{1}{2} = 1,5$ écu. Mais au second semestre, les intérêts du premier semestre produisent eux-mêmes des intérêts : c'est tout le capital de $1,5$ écu qui est multiplié par $1 + \frac{1}{2}$, d'où $u_2 = \left(1 + \frac{1}{2}\right)^2 = \mathbf{2,25}$ écus.

Et ainsi de suite : en découpant l’année en $n$ périodes, chacune rapportant $\frac{1}{n}$ du capital du moment, on obtient au $31$ décembre $u_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n$ écus.

Capitalisation $n$ Capital au $31$ décembre
annuelle $1$ $2$
semestrielle $2$ $2{,}25$
trimestrielle $4$ $\approx 2{,}4414$
mensuelle $12$ $\approx 2{,}6130$
quotidienne $365$ $\approx 2{,}714\,567$
à chaque seconde $31\,536\,000$ $\approx 2{,}718\,281\,78$
n = 1 : 2,0000 écus au 31 décembre n = 2 : 2,2500 écus au 31 décembre n = 4 : 2,4414 écus au 31 décembre Capitalisation continue : e ≈ 2,7183 écus n = 1 : 2,00 n = 2 : 2,25 n = 4 : 2,44 continu : 2,72 1ᵉʳ janv. 1ᵉʳ juil. 31 déc. 1 2 e capital (écus)

Le capital au fil de l'année. Plus on capitalise souvent, plus les marches sont nombreuses et petites : l'escalier se rapproche d'une courbe lisse (l'exponentielle $t \mapsto \mathrm{e}^t$) et le capital final plafonne vers $\mathrm{e}$.

Pourquoi ça plafonne ?

On pourrait croire qu’en capitalisant un million de fois par seconde, on finirait par devenir infiniment riche. Bernoulli découvre qu’il n’en est rien : le capital final plafonne sous un mur situé entre $2,5$ et $3$ écus, qu’Euler notera $\mathrm{e}$ quelques décennies plus tard.

L’idée : trier l’argent par « générations ». Au $31$ décembre, chaque centime de notre compte a une histoire : soit il était là dès le départ, soit c’est un intérêt, soit un intérêt d’intérêt, etc. Classons-les selon ce degré de filiation $k$ :

  1. Génération $k = 0$, le capital initial : l'écu déposé au $1^{\text{er}}$ janvier. Il vaut toujours $\mathbf{1}$.
  2. Génération $k = 1$, les intérêts directs : ceux que l'écu initial produit à chacune des $n$ périodes. Chaque période en verse $\frac{1}{n}$, soit au total $n \times \frac{1}{n} = \mathbf{1}$, quelle que soit la fréquence de capitalisation !
  3. Génération $k = 2$, les intérêts sur les intérêts : un intérêt de $\frac{1}{n}$ versé à une période $i_1$ produit à son tour, à toute période ultérieure $i_2 > i_1$, un intérêt de $\frac{1}{n} \times \frac{1}{n} = \frac{1}{n^2}$. Il y a $\binom{n}{2} = \frac{n(n-1)}{2}$ couples de périodes $i_1 < i_2$, d'où une contribution totale $\displaystyle \binom{n}{2}\frac{1}{n^2} = \frac{1}{2!}\left(1 - \frac{1}{n}\right)$, qui tend vers $\mathbf{\frac{1}{2!}}$.
  4. Génération $k$ : un centime de génération $k$ est né d'une chaîne de $k$ versements successifs, aux périodes $i_1 < i_2 < \dots < i_k$. Il y a $\binom{n}{k}$ telles chaînes, chacune rapportant $\frac{1}{n^k}$, et leur total, $\binom{n}{k}\frac{1}{n^k}$, reste toujours inférieur à $\mathbf{\frac{1}{k!}}$ (dont il se rapproche quand $n$ grandit).
n = 1 n = 1, k = 0 : 1,0000 n = 1, k = 1 : 1,0000 2,000 n = 2 n = 2, k = 0 : 1,0000 n = 2, k = 1 : 1,0000 n = 2, k = 2 : 0,2500 2,250 n = 4 n = 4, k = 0 : 1,0000 n = 4, k = 1 : 1,0000 n = 4, k = 2 : 0,3750 0,375 n = 4, k = 3 : 0,0625 n = 4, k ≥ 4 : 0,0039 2,441 n = 12 n = 12, k = 0 : 1,0000 n = 12, k = 1 : 1,0000 n = 12, k = 2 : 0,4583 0,458 n = 12, k = 3 : 0,1273 n = 12, k ≥ 4 : 0,0274 2,613 n → ∞ limite, k = 0 : 1,0000 limite, k = 1 : 1,0000 limite, k = 2 : 0,5000 0,500 limite, k = 3 : 0,1667 limite, k ≥ 4 : 0,0516 e ≈ 2,718 0 1 2 k = 0 k = 1 k = 2 k = 3 k ≥ 4

Le capital au $31$ décembre, découpé par générations d'intérêts. Les générations $0$ et $1$ valent toujours $1$ ; les suivantes grossissent avec $n$ mais restent plafonnées par $\frac{1}{k!}$ (la génération $2$ tend vers $0,5$).

Chaque génération étant plafonnée, le capital ne peut pas dépasser $1 + 1 + \frac{1}{2!} + \frac{1}{3!} + \cdots$ : voilà le mur de Bernoulli, et voilà d’où sortent les factorielles. Pourquoi exactement $\frac{1}{k!}$ ? Parce que choisir $k$ périodes rangées dans l’ordre chronologique revient à choisir un point d’un simplexe, dont le volume vaut $\frac{1}{k!}$ : c’est l’objet de la page Simplexes et flèche du temps.

Remarque. Si le taux annuel est $r$ au lieu de $100\,\% = 1$, chaque période rapporte $\frac{r}{n}$ et la $k$-ième génération d’intérêts tend vers $\frac{r^k}{k!}$, ce qui donne $\displaystyle \lim_{n \to +\infty}\left(1 + \frac{r}{n}\right)^n = \sum_{k=0}^{+\infty} \frac{r^k}{k!} = \mathrm{e}^r$.


Convergence des deux suites

Démontrons maintenant rigoureusement que la série des factorielles et la suite de Bernoulli convergent chacune de leur côté, puis qu’elles partagent exactement la même limite, en utilisant uniquement des outils d’algèbre élémentaire.

On pose, pour tout entier $n \ge 1$ :

$$ u_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n \qquad \text{et} \qquad S_n = \sum_{k=0}^n \frac{1}{k!} = 1 + 1 + \frac{1}{2!} + \cdots + \frac{1}{n!} $$

(Par convention, la factorielle de $0$ vaut $0! = 1$, ce qui correspond au produit vide.)


La série des factorielles $S_n = \sum \frac{1}{k!}$

La suite des sommes partielles $(S_n)$ est manifestement strictement croissante, puisqu’on lui ajoute à chaque étape le terme strictement positif $\frac{1}{(n+1)!}$. Pour prouver qu’elle converge, il suffit donc de montrer qu’elle est majorée.

Or, dans la factorielle $k! = 1 \times 2 \times 3 \times \cdots \times k$, dès que $k \ge 2$, chacun des $k-1$ facteurs à partir de $2$ est supérieur ou égal à $2$ :

$\displaystyle \underbrace{2 \times 3 \times 4 \times \cdots \times k}_{k-1 \text{ facteurs } \ge\, 2}$ $\displaystyle \ge \underbrace{2 \times 2 \times 2 \times \cdots \times 2}_{k-1 \text{ facteurs}} = 2^{k-1}$

En passant aux inverses, le terme général est écrasé par une progression géométrique de raison $\frac{1}{2}$ :

1/2^0 = 1,0000 1/1! = 1,0000 1 1/2^1 = 0,5000 1/2! = 0,5000 2 1/2^2 = 0,2500 1/3! = 0,1667 3 1/2^3 = 0,1250 1/4! = 0,0417 4 1/2^4 = 0,0625 1/5! = 0,0083 5 1/2^5 = 0,0312 1/6! = 0,0014 6 1/2^6 = 0,0156 1/7! = 0,0002 7 k 1/k! 1/2k−1

Les termes $\frac{1}{k!}$ (en magenta) décroissent bien plus vite que ceux de la suite géométrique $\frac{1}{2^{k-1}}$ (en pointillés), dont la somme vaut $2$.

Pour tout $k \ge 1$, on a $\frac{1}{k!} \le \frac{1}{2^{k-1}}$ (avec inégalité stricte dès que $k \ge 3$). En sommant de $k = 1$ à $n$ et en isolant le terme initial $\frac{1}{0!} = 1$ :

$$ S_n = 1 + \sum_{k=1}^n \frac{1}{k!} \le 1 + \sum_{k=1}^n \frac{1}{2^{k-1}} = 1 + \sum_{j=0}^{n-1} \left(\frac{1}{2}\right)^j = 1 + 2\left(1 - \frac{1}{2^n}\right) < 3 $$

Croissante et majorée par $3$, la suite $(S_n)$ converge vers une limite finie $L \in \,]2, 3[$.


La suite de Bernoulli $u_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n$

Lorsque $n$ augmente, une compétition s’installe dans $\left(1 + \frac{1}{n}\right)^n$ : la base $1 + \frac{1}{n}$ se rapproche de $1$ (ce qui tend à faire baisser le résultat), tandis que l’exposant $n$ tend vers $+\infty$ (ce qui tend à le faire exploser).

Pour trancher ce duel sans utiliser le logarithme $\ln(1+1/n)$, nous disposons de deux méthodes élémentaires remarquables : l’une révèle directement les factorielles, l’autre n’utilise pas le moindre symbole de sommation.

Méthode A : Par le binôme de Newton

Développons $u_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n$ à l’aide de la formule du binôme de Newton :

$\displaystyle u_n = \sum_{k=0}^n \binom{n}{k} \frac{1}{n^k}$ $\displaystyle = 1 + n\left(\frac{1}{n}\right) + \sum_{k=2}^n \frac{n(n-1)(n-2)\cdots(n-k+1)}{k!\,n^k}$

Idée clé : au lieu de laisser le facteur $n^k$ groupé au dénominateur, distribuons chacun des $k$ facteurs $n$ sous chacun des $k$ facteurs du numérateur $n(n-1)\cdots(n-k+1)$ :

$$ \frac{n(n-1)(n-2)\cdots(n-k+1)}{k!\,n^k} = \frac{1}{k!} \cdot \frac{n}{n} \cdot \frac{n-1}{n} \cdot \frac{n-2}{n} \cdots \frac{n-(k-1)}{n} = \frac{1}{k!}\left(1 - \frac{1}{n}\right)\left(1 - \frac{2}{n}\right)\cdots\left(1 - \frac{k-1}{n}\right) $$

On obtient ainsi une écriture lumineuse de $u_n$ :

Pour tout entier $n \ge 1$, le développement binomial de la suite de Bernoulli s’écrit :

$$ u_n = 1 + 1 + \sum_{k=2}^n \frac{1}{k!} \prod_{j=1}^{k-1} \left(1 - \frac{j}{n}\right) $$


Cette seule formule livre simultanément la croissance et la majoration de $(u_n)$ :

  1. Croissance stricte ($u_n < u_{n+1}$) :
    Comparons terme à terme l'expression de $u_n$ et celle de $u_{n+1} = 1 + 1 + \displaystyle\sum_{k=2}^{n+1} \frac{1}{k!} \prod_{j=1}^{k-1} \left(1 - \frac{j}{n+1}\right)$.
    Fixons un rang $k \in \{2, \dots, n\}$ et comparons le coefficient devant $\frac{1}{k!}$ dans $u_n$ et dans $u_{n+1}$ (ces deux produits comportent exactement le même nombre $k-1$ de facteurs) :
    $\displaystyle \Pi_k(n) = \prod_{j=1}^{k-1}\left(1 - \frac{j}{n}\right) \qquad \text{et} \qquad \Pi_k(n+1) = \prod_{j=1}^{k-1}\left(1 - \frac{j}{n+1}\right)$ Pour chaque indice $j \in \{1, \dots, k-1\}$, lorsque $n$ passe à $n+1$, la fraction retranchée diminue ($\frac{j}{n+1} < \frac{j}{n}$), donc chacun des $k-1$ facteurs positifs augmente :
    $\displaystyle 0 < 1 - \frac{j}{n} < 1 - \frac{j}{n+1}$ En remplaçant chacun des $k-1$ facteurs positifs de $\Pi_k(n)$ par un facteur strictement plus grand dans $\Pi_k(n+1)$ (sans changer le nombre de facteurs), le produit augmente strictement : $\Pi_k(n) < \Pi_k(n+1)$.
    Ainsi, chacun des termes d'indice $k \in \{2, \dots, n\}$ est plus grand dans $u_{n+1}$ que dans $u_n$, et la somme définissant $u_{n+1}$ possède en plus un dernier terme strictement positif (pour $k = n+1$, égal à $\frac{1}{(n+1)^{n+1}} > 0$). On a donc bien $u_n < u_{n+1}$ pour tout $n \ge 1$.
  2. Majoration par $S_n$ (et donc par $3$) :
    Pour tout $j \in \{1, \dots, k-1\}$, on a $0 < 1 - \frac{j}{n} < 1$. Le produit $\displaystyle\prod_{j=1}^{k-1}\left(1 - \frac{j}{n}\right)$ est donc un produit de nombres positifs tous strictement inférieurs à $1$ : il est lui-même inférieur à $1$. En majorant chaque parenthèse par $1$, il vient immédiatement $\displaystyle u_n \le 1 + 1 + \sum_{k=2}^n \frac{1}{k!} = S_n < 3$.

La suite $(u_n)$ étant strictement croissante et majorée par $3$, le théorème de la limite monotone assure qu’elle converge vers une limite finie, que l’on note $\mathrm{e} = \lim_{n \to +\infty} u_n$.


Méthode B : Par l’inégalité de Bernoulli

Peut-on prouver la convergence de $u_n$ sans même développer de somme binomiale ? Oui, grâce à la seule inégalité de Bernoulli : pour tout réel $x > -1$ non nul et tout entier $m \ge 2$, on a $\displaystyle (1 + x)^m > 1 + mx$ (qui se vérifie par une récurrence immédiate, car $(1+mx)(1+x) = 1 + (m+1)x + mx^2 > 1 + (m+1)x$ puisque $mx^2 > 0$).

Démonstration détaillée par l'inégalité de Bernoulli

1. Croissance de $(u_n)$ par étude du quotient $\frac{u_{n+1}}{u_n}$ :

Pour pouvoir regrouper les puissances sous un même exposant $n+1$, écrivons $\displaystyle\left(1 + \frac{1}{n}\right)^n = \frac{\left(1 + \frac{1}{n}\right)^{n+1}}{1 + \frac{1}{n}}$. Le quotient devient $\displaystyle \frac{u_{n+1}}{u_n} = \left(1 + \frac{1}{n}\right) \left(\frac{1 + \frac{1}{n+1}}{1 + \frac{1}{n}}\right)^{n+1}$.

Simplifions la fraction interne en réduisant au même dénominateur :

$\displaystyle \frac{1 + \frac{1}{n+1}}{1 + \frac{1}{n}} = \frac{\frac{n+2}{n+1}}{\frac{n+1}{n}}$ $\displaystyle = \frac{n(n+2)}{(n+1)^2} = \frac{n^2 + 2n}{n^2 + 2n + 1}$ $\displaystyle = 1 - \frac{1}{(n+1)^2}$

Appliquons alors l’inégalité de Bernoulli $(1+x)^m > 1 + mx$ avec $x = -\frac{1}{(n+1)^2} > -1$ et l’exposant $m = n+1 \ge 2$ :

$\displaystyle \left(1 - \frac{1}{(n+1)^2}\right)^{n+1} > 1 - (n+1)\frac{1}{(n+1)^2}$ $\displaystyle = 1 - \frac{1}{n+1} = \frac{n}{n+1}$

En multipliant par le préfacteur $1 + \frac{1}{n} = \frac{n+1}{n} > 0$, les deux fractions se télescopent exactement : $\displaystyle \frac{u_{n+1}}{u_n} > \frac{n+1}{n} \times \frac{n}{n+1} = 1$, d’où $u_{n+1} > u_n$.

2. Majoration via la suite jumelle décroissante $v_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^{n+1}$ :

Introduisons $v_n = u_n\left(1 + \frac{1}{n}\right) = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^{n+1}$. Pour tout $n \ge 2$, formons de même le quotient $\frac{v_{n-1}}{v_n}$ en mettant l’exposant $n$ en facteur :

$\displaystyle \frac{v_{n-1}}{v_n} = \frac{\left(1 + \frac{1}{n-1}\right)^n}{\left(1 + \frac{1}{n}\right)^{n+1}}$ $\displaystyle = \frac{1}{1 + \frac{1}{n}} \left(\frac{1 + \frac{1}{n-1}}{1 + \frac{1}{n}}\right)^n$

La fraction interne se simplifie en $\displaystyle \frac{\frac{n}{n-1}}{\frac{n+1}{n}} = \frac{n^2}{n^2 - 1} = 1 + \frac{1}{n^2 - 1}$. Par l’inégalité de Bernoulli avec $x = \frac{1}{n^2-1} > 0$ et $m = n \ge 2$ :

$\displaystyle \left(1 + \frac{1}{n^2 - 1}\right)^n > 1 + \frac{n}{n^2 - 1}$ $\displaystyle > 1 + \frac{n}{n^2} = 1 + \frac{1}{n}$

(où l’on a utilisé que remplacer le dénominateur $n^2-1$ par un dénominateur plus grand $n^2$ diminue la fraction). En divisant par $1 + \frac{1}{n}$, il vient $\frac{v_{n-1}}{v_n} > 1$, soit $v_{n-1} > v_n$.

Ainsi, $(u_n)$ est croissante, $(v_n)$ est décroissante, $u_n < v_n \le v_1 = 4$, et leur écart $v_n - u_n = \frac{u_n}{n} < \frac{4}{n}$ tend vers $0$ : les suites $(u_n)$ et $(v_n)$ sont adjacentes et convergent vers la même limite $\mathrm{e}$.

Pourquoi convergent-elles vers la même limite ?

Revenons à notre formule binomiale :

$\displaystyle u_n = 1 + 1 + \sum_{k=2}^n \frac{1}{k!} \left(1 - \frac{1}{n}\right)\left(1 - \frac{2}{n}\right)\cdots\left(1 - \frac{k-1}{n}\right)$

Pourquoi ne suffit-il pas de dire : « quand $n \to +\infty$, chaque parenthèse $\left(1 - \frac{j}{n}\right)$ tend vers $1$, donc $u_n$ tend vers $\sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!}$ » ?

Parce qu’il y a un piège classique d’analyse : dans cette somme, l’entier $n$ joue deux rôles simultanés. Il apparaît à l’intérieur des termes $\left(1 - \frac{j}{n}\right)$, mais il est aussi la borne supérieure de la somme $\sum_{k=2}^n$ ! Or, le théorème sur la limite d’une somme ne s’applique qu’à un nombre fixe de termes (par exemple, la somme des $n$ termes $\frac{1}{n} + \frac{1}{n} + \dots + \frac{1}{n}$ vaut $1$ alors que chaque terme tend vers $0$). Lorsque $k$ est proche de $n$, le produit $\prod_{j=1}^{k-1}\left(1 - \frac{j}{n}\right)$ vaut d’ailleurs $\frac{n!}{n^n}$, qui est très loin de $1$ puisqu’il tend vers $0$ !

On peut contourner cet obstacle par une astuce : découpler la taille de la somme (notée $m$) et le paramètre $n$, puis procéder par double inégalité.

Théorème (Égalité de Bernoulli-Euler)

La suite de Bernoulli et la série des inverses de factorielles convergent vers la même limite :

$$ \lim_{n \to +\infty} \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n = \sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!} = \mathrm{e} $$


Notons $\mathrm{e} = \lim_{n \to +\infty} u_n$ et $L = \lim_{n \to +\infty} S_n = \sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!}$. Montrons successivement que $\mathrm{e} \le L$ puis que $L \le \mathrm{e}$.

  1. Première inégalité ($\mathrm{e} \le L$) :
    Nous avons déjà constaté que pour tout $n \ge 2$, chaque facteur $1 - \frac{j}{n}$ appartient à $]0, 1[$, ce qui majore chaque terme de $u_n$ par $\frac{1}{k!}$, soit $u_n \le S_n$ pour tout $n \ge 1$. En passant à la limite quand $n \to +\infty$ dans cette inégalité entre deux suites convergentes, on obtient immédiatement $\mathrm{e} \le L$.
  2. Seconde inégalité ($L \le \mathrm{e}$) par troncature à un rang $m$ fixé :
    Fixons un entier $m \ge 2$ arbitraire (par exemple $m = 10$), et considérons un entier $n$ plus grand que $m$ ($n \ge m$).
    Dans la somme définissant $u_n$ (qui va de $k = 0$ jusqu'à $n$), tous les termes sont strictement positifs. Si nous jetons tous les termes au-delà du rang $m$ (c'est-à-dire ceux pour $k \in \{m+1, \dots, n\}$), nous diminuons la somme :
    $\displaystyle \forall n \ge m, \quad u_n \ge 1 + 1$ $\displaystyle + \sum_{k=2}^m \frac{1}{k!}\left(1 - \frac{1}{n}\right)\left(1 - \frac{2}{n}\right)\cdots\left(1 - \frac{k-1}{n}\right)$ Regardons bien le membre de droite : l'entier $m$ étant maintenu fixe, il s'agit d'une somme comportant un nombre fini et constant de termes ($m+1$ termes), dont chacun est un produit fini de $k-1$ facteurs qui tendent tous vers $1$ lorsque $n \to +\infty$.
    Faisons alors tendre $n \to +\infty$ à $m$ fixé : à gauche, $u_n \to \mathrm{e}$ ; à droite, chaque produit fini tend vers $1$. Par passage à la limite dans une somme finie, on obtient $\displaystyle \mathrm{e} \ge 1 + 1 + \sum_{k=2}^m \frac{1}{k!} \times 1 = S_m$.
    Cette inégalité $S_m \le \mathrm{e}$ étant désormais acquise pour tout entier $m \ge 2$, il ne reste plus qu'à faire tendre $m \to +\infty$ pour conclure que $\displaystyle L = \lim_{m \to +\infty} S_m \le \mathrm{e}$.

Par double inégalité ($\mathrm{e} \le L$ et $L \le \mathrm{e}$), on a bien $\mathrm{e} = L$. $\blacksquare$


Même limite, mais pas même vitesse. La série $S_n$ atteint $\mathrm{e}$ à une vitesse fulgurante : nous verrons plus bas que $0 < \mathrm{e} - S_n < \frac{1}{n \cdot n!}$, soit déjà moins de $3 \times 10^{-8}$ pour $n = 10$. La suite de Bernoulli, elle, s’en approche paresseusement : l’écart $\mathrm{e} - u_n$ est de l’ordre de $\frac{\mathrm{e}}{2n}$ (plus précisément, $\mathrm{e} - u_n \sim \frac{\mathrm{e}}{2n}$ quand $n \to +\infty$), soit encore $0,12$ pour $n = 10$. Quant à la suite jumelle $v_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^{n+1}$ de la méthode B, elle descend vers $\mathrm{e}$ par au-dessus.

e u1 = 2,00000 u2 = 2,25000 u3 = 2,37037 u4 = 2,44141 u5 = 2,48832 u6 = 2,52163 u7 = 2,54650 u8 = 2,56578 u9 = 2,58117 u10 = 2,59374 u11 = 2,60420 u12 = 2,61304 v1 = 4,00000 v2 = 3,37500 v3 = 3,16049 v4 = 3,05176 v5 = 2,98598 v6 = 2,94190 v7 = 2,91029 v8 = 2,88651 v9 = 2,86797 v10 = 2,85312 v11 = 2,84094 v12 = 2,83079 S1 = 2,00000 S2 = 2,50000 S3 = 2,66667 S4 = 2,70833 S5 = 2,71667 S6 = 2,71806 S7 = 2,71825 S8 = 2,71828 S9 = 2,71828 S10 = 2,71828 S11 = 2,71828 S12 = 2,71828 vn = (1 + 1/n)n+1 un = (1 + 1/n)n Sn 1 4 8 12 n 2 3 4

Les suites $u_n = \left(1+\frac{1}{n}\right)^n$ et $v_n = \left(1+\frac{1}{n}\right)^{n+1}$ encadrent $\mathrm{e}$ et s'en approchent lentement ; la série $S_n = \sum_{k=0}^{n} \frac{1}{k!}$ l'atteint presque immédiatement.

Irrationalité de $\mathrm{e}$ (Fourier, 1815)

Encadrement géométrique du reste

Non seulement la série $\sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!}$ converge vers $\mathrm{e}$, mais la décroissance fulgurante des factorielles permet d’encadrer l’erreur commise en s’arrêtant au rang $n$ et de prouver en quelques lignes que $\mathrm{e}$ ne peut être le quotient de deux entiers.

Factorisons le premier terme négligé $\frac{1}{(n+1)!}$ dans le reste $R_n = \mathrm{e} - S_n = \sum_{k=n+1}^{+\infty} \frac{1}{k!}$ :

$\displaystyle \mathrm{e} - S_n = \frac{1}{(n+1)!}\Big(1 + \frac{1}{n+2} + \frac{1}{(n+2)(n+3)}$ $\displaystyle + \frac{1}{(n+2)(n+3)(n+4)} + \cdots\Big)$

Chacun des dénominateurs $(n+2)$, $(n+3)$, $(n+4)\dots$ étant strictement supérieur à $n+1$, on majore la parenthèse par une série géométrique de raison $\frac{1}{n+1}$ :

$\displaystyle \mathrm{e} - S_n < \frac{1}{(n+1)!} \sum_{j=0}^{+\infty} \frac{1}{(n+1)^j}$ $\displaystyle = \frac{1}{(n+1)!} \cdot \frac{1}{1 - \frac{1}{n+1}}$ $\displaystyle = \frac{1}{(n+1)\,n!} \cdot \frac{n+1}{n} = \frac{1}{n \cdot n!}$

Pour tout entier $n \ge 1$, la distance entre $\mathrm{e}$ et la somme partielle $S_n = \sum_{k=0}^n \frac{1}{k!}$ vérifie :

$$ 0 < \mathrm{e} - \sum_{k=0}^n \frac{1}{k!} < \frac{1}{n \cdot n!} $$


Preuve par l’absurde et « loupe factorielle »

$\mathrm{e}$ est un nombre irrationnel ($\mathrm{e} \notin \mathbb{Q}$).


Supposons par l’absurde que $\mathrm{e}$ soit rationnel : il existerait deux entiers strictement positifs $p$ et $q$ tels que $\mathrm{e} = \frac{p}{q}$ (avec $q \ge 2$ puisque $2 < \mathrm{e} < 3$).

Appliquons l’encadrement ci-dessus au rang particulier $n = q$ : $\displaystyle 0 < \frac{p}{q} - \sum_{k=0}^q \frac{1}{k!} < \frac{1}{q \cdot q!}$.

Multiplions toute cette double inégalité par $q! > 0$ pour chasser tous les dénominateurs d’un seul coup :

$\displaystyle 0 < \underbrace{q!\,\frac{p}{q}}_{=\,(q-1)!\,p\,\in\,\mathbb{Z}} - \underbrace{\sum_{k=0}^q \frac{q!}{k!}}_{\in\,\mathbb{Z}}$ $\displaystyle < \frac{1}{q} \le \frac{1}{2} < 1$

Pourquoi la somme $\sum_{k=0}^q \frac{q!}{k!}$ est-elle un entier ? Parce que pour tout $k \le q$, la factorielle $k!$ divise exactement $q!$ ($\frac{q!}{k!} = (k+1)(k+2)\cdots q \in \mathbb{N}$). Le membre central $N = (q-1)!\,p - \sum_{k=0}^q \frac{q!}{k!}$ serait donc un nombre entier strictement compris entre $0$ et $1$, ce qui est impossible ! $\blacksquare$

M M + 1 M + 1/q q! · e aucun entier ici

La « loupe factorielle » : si $\mathrm{e} = \frac{p}{q}$, le nombre $q!\,\mathrm{e} = (q-1)!\,p$ serait un entier ; or il tombe strictement entre l'entier $M = q!\,S_q$ et $M + \frac{1}{q}$, où aucun entier ne peut se trouver.


Suite de l'exploration : d'où viennent géométriquement les factorielles $\frac{1}{k!}$ ?
La preuve algébrique ci-dessus nous a convaincus que $\left(1+\frac{1}{n}\right)^n$ et $\sum \frac{1}{k!}$ convergent vers la même limite, mais que représente géométriquement la fraction $\frac{1}{k!}$ dans un espace de dimension $k$ ?
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