Notes de lecture du livre Quantum field theory for the gifted amateur de Thomas Lancaster et Stephen Blundell. Notes faites avec l’aide de Claude.
Soit $\hat L$ un opérateur différentiel linéaire. On cherche à résoudre (pour une source $f$ quelconque) :
$$\hat L\phi = f$$
Stratégie :
$\displaystyle \hat L_x G(x, x') = \delta(x - x') $
$\displaystyle \phi(x) = \int G(x, x')f(x') \mathrm{d}x'. $
$G(x,x’)$ est ce que « ressent » le système en $x$ quand on le frappe en $x’$. On retrouve la réponse impulsionnelle du traitement du signal.
Au sens des distributions :
$G$ est une solution élémentaire de l’opérateur $\hat L$ :
$$\hat L\, G = \delta$$
Si $\hat L$ est à coefficients constants alors on a invariance par translation.
Si l’opérateur $\hat{L}$ est à coefficients constants, il commute alors avec tous les opérateurs de translation $T_a$ (tels que $(T_a f)(x) = f(x-a))$ :
Toute somme $\sum_j a_j\, \mathrm{d}^j/\mathrm{d}x^j$ à $a_j$ constants commute donc avec $T_a$.
Contre-exemple à coefficients variables :
$\hat L = x\frac{\mathrm{d}}{\mathrm{d}x}$ donne $\hat L(T_a f)(x) = x f’(x-a)$ mais $T_a(\hat L f)(x) = (x-a) f’(x-a)$. Le coefficient $x$ « voit » la position absolue.
Normal puisque des coefficients constants correspondent à un milieu homogène !
Si on a invariance spatiale, alors translater la source translate la réponse d’autant : $G(x+a, x’+a) = G(x, x’)$ pour tout $a$.
Géométriquement : dans le plan des couples $(x,x’)$, $G$ est constante le long de chaque diagonale $x - x’ = \text{cste}$ (translater les deux arguments de $a$ = glisser le long d’une diagonale).
L’identité valant pour tout $a$, choisissons celui qui ramène la source à l’origine : $a = -x’$.
$\displaystyle G(x, x') = G(x - x', 0) \;\equiv\; G(x - x') $
La formule de superposition devient le produit de convolution entre $G$ et $f$ !
$\displaystyle \phi(x) = \int G(x - x')f(x')\, \mathrm{d}x' = (G * f)(x) $
Vérifions que $\phi = G*f$ résout bien $\hat L \phi = f$.
On passe l’opérateur différentiel sous l’intégrale (possible car $\hat L$ ne « voit » que la variable $x$) :
$\displaystyle \hat L_x \phi(x) = \int \underbrace{\hat L_x G(x - x')}_{=\ \delta(x - x')} f(x')\, \mathrm{d}x' = f(x) $
En traitement du signal, la sortie d’un système linéaire et invariant dans le temps est toujours $s_{\text{sortie}} = h * s_{\text{entrée}}$, où $h$ est la réponse impulsionnelle. La fonction de Green incarne bien cette réponse impulsionnelle, et l’hypothèse « coefficients constants » correspond à l’invariance du système.
Avec un hamiltonien indépendant du temps (et donc invariant par translation temporelle), reconstruire $\psi(t)$ à partir de $\psi(t’)$ revient à une convolution temporelle. Et si de plus $\hat H = \hat p^2/2m$ (particule libre), il est aussi invariant par translation spatiale…
Exemple de détermination et d’utilisation d’une fonction de Green :
Montrons que la loi de Coulomb intégrale est la résolution de l’équation de Poisson par fonction de Green.
En effet, $\nabla^2 \phi = -\rho/\varepsilon_0$ a pour fonction de Green $G(\mathbf r, \mathbf r’) = \dfrac{1}{4\pi |\mathbf r - \mathbf r’|}$.
Le laplacien radial en dimension 3 s’écrit :
$$ \nabla^2 f(r) = \frac{1}{r^2}\frac{\mathrm{d}}{\mathrm{d}r}\left(r^2\frac{\mathrm{d}f}{\mathrm{d}r}\right) $$
Avec $f = 1/r$, $\dfrac{\mathrm{d}f}{\mathrm{d}r} = -\dfrac{1}{r^2}$, donc $r^2 f’ = -1 \rightarrow (r^2 f’)’=0$ d’où :
$$ \nabla^2\left(\frac 1r\right) = 0 \quad \text{pour } r \neq 0 $$
Donc si $\nabla^2(1/r)$ est « quelque chose », ce quelque chose est entièrement concentré en $0$. Candidat naturel : un multiple de $\delta^{(3)}$.
Intégrons $\nabla^2(1/r) = \boldsymbol\nabla \cdot \boldsymbol\nabla (1/r)$ sur une boule $B_\varepsilon$ de rayon $\varepsilon$ centrée en $0$, et transformons en flux (théorème de Green–Ostrogradski) :
$$ \begin{aligned} \int_{B_\varepsilon} \nabla^2\left(\frac1r\right) \mathrm{d}V &= \oint_{S_\varepsilon} \boldsymbol\nabla\left(\frac1r\right)\cdot \,\mathrm{d}\mathbf S\\ &= \oint_{S_\varepsilon} \left(-\frac{1}{r^2}\hat{\mathbf r}\right)\cdot \hat{\mathbf r} \,r^2 \mathrm{d}\Omega\\ &= -\int \mathrm{d}\Omega \\ &= -4\pi \end{aligned} $$
Les $r^2$ se compensent exactement, le résultat est $-4\pi$ quel que soit $\varepsilon$. Une « fonction » nulle partout sauf en un point, mais d’intégrale $-4\pi$ sur tout voisinage de ce point : c’est la définition opérationnelle de $-4\pi\delta^{(3)}(\mathbf r)$. D’où
$$ \nabla^2\left(\frac{1}{r}\right) = -4\pi\delta^{(3)}(\mathbf r) $$
Pour Poisson, on adopte la convention de signe $\nabla^2 G = -\delta^{(3)}$ (et non $+\delta^{(3)}$ comme dans la définition générale), de sorte que $G$ soit directement le potentiel d’une charge unité ; c’est ce signe qui fera convoler $G$ avec $+\rho/\varepsilon_0$ ci-dessous. Par invariance par translation selon $\mathbf{r}$, $G(\mathbf{r},\mathbf{r’})=G(\mathbf{r-r’})$. Donc
$$ G(\mathbf r, \mathbf r’) = \frac{1}{4\pi |\mathbf r - \mathbf r’|} $$
La formule de superposition redonne alors bien la loi de Coulomb intégrale :
$\displaystyle \phi(\mathbf r) = \int G(\mathbf{r}-\mathbf{r'})\,\frac{\rho(\mathbf{r'})}{\varepsilon_0} \,\mathrm{d}^3 r' = \dfrac{1}{4\pi\varepsilon_0}\displaystyle\int \dfrac{\rho(\mathbf r')}{|\mathbf r - \mathbf r'|}\mathrm{d}^3 r' $
Le potentiel total est la somme des potentiels de charges ponctuelles. Toute la théorie des fonctions de Green est la généralisation de ce raisonnement.
Si $\hat L$ est à coefficients constants, la transformée de Fourier le transforme en multiplication par un polynôme $L(k)$, d’où :
Les ondes planes $e^{ikx}$ sont des fonctions propres de la dérivation, donc de tout opérateur construit à coefficients constants à partir de dérivations.
En base de Fourier, un tel opérateur est diagonal, et appliquer $\hat L$ revient à multiplier par la valeur propre $L(k)$.
Plaçons-nous à 1D (le cas général est identique) :
$\displaystyle \hat L = \sum_{j=0}^{m} a_j\, \frac{\mathrm{d}^j}{\mathrm{d}x^j}, \; a_j \in \mathbb C \text{ constants} $
$\displaystyle \frac{\mathrm{d}^j}{\mathrm{d}x^j} \mathrm e^{\mathrm ikx} = (ik)^j\, \mathrm e^{\mathrm ikx} \Longrightarrow \hat L \mathrm e^{\mathrm ikx} = \underbrace{\left(\sum_j a_j (ik)^j\right)}_{\displaystyle L(k)} \mathrm e^{\mathrm ikx} $
Chaque onde plane est vecteur propre de $\hat L$, de valeur propre le polynôme $L(k)$.
Maintenant, décomposons une fonction quelconque sur cette base (transformée de Fourier inverse) et appliquons $\hat L$ en dérivant sous l’intégrale :
$\displaystyle \phi(x) = \int \frac{\mathrm{d}k}{2\pi} \tilde\phi(k) \mathrm e^{\mathrm ikx} \Longrightarrow \hat L\phi(x) = \int \frac{\mathrm{d}k}{2\pi} \underbrace{L(k) \tilde\phi(k)}_{\widetilde{L\phi}(k)} \mathrm e^{\mathrm ikx} $
Autrement dit, dans l’espace de Fourier, $\hat L$ agit par simple multiplication : $\widetilde{\hat L \phi}(k) = L(k) \tilde\phi(k)$. L’équation différentielle $\hat L \phi = f$ devient une équation algébrique :
$\displaystyle L(k) \tilde\phi(k) = \tilde f(k) \Longrightarrow \tilde\phi(k) = \frac{\tilde f(k)}{L(k)} \Longrightarrow \tilde G(k) = \frac{1}{L(k)} $
La dernière égalité vient de la transformée de $\hat L G = \delta$ sachant $\tilde\delta = 1$.
Que se passe-t-il si les coefficients $a_j$ de $L$ ne sont pas constants ?
Si $a_j = a_j(x)$, le produit $a_j(x)\,\partial^j\phi$ devient, en Fourier, une convolution $\tilde a_j * \big((ik)^j\tilde\phi\big)$. L’opérateur n’est alors plus diagonal, les modes $k$ se mélangent.
Moralité : coefficients constants = invariance par translation = les ondes planes diagonalisent = Fourier transforme en simple multiplication.
Les zéros de $L(k)$ (c’est-à-dire les modes propres du système libre) deviennent les pôles de $\tilde G$. Le spectre du système est encodé dans les pôles de sa fonction de Green.
Deux exemples. :
La particule est en $x’$ à l’instant $t’$, quelle est l’amplitude de probabilité de la trouver en $x$ à l’instant $t$ ?
On définit le propagateur retardé :
$\displaystyle G^+(x, t\,;\, x', t') = -\mathrm i \, \theta(t - t') \big\langle x \big| e^{-i\hat H (t - t')} \big| x' \big\rangle $
où $\theta$ est la fonction de Heaviside (on n’autorise la propagation que vers le futur, le $+$ en exposant signifie « retardé »).
Le propagateur est la solution élémentaire de l’équation de Schrödinger, avec la condition aux limites « causale » ($G^+ = 0$ pour $t < t’$).
Calculons $(\mathrm i\partial_t - \hat H_x)\,G^+$ :
Posons $\tau = t - t’$ et $G^+ = -\mathrm i\,\theta(\tau) K(\tau)$ avec $K(\tau) \equiv \langle x| \mathrm e^{-\mathrm i\hat H \tau} |x’\rangle$, en notant que $\partial_t = \partial_\tau$ à $t’$ fixé.
On a donc :
$\displaystyle \partial_t G^+ = -\,\mathrm i\Big[\underbrace{\delta(\tau)\, K(\tau)}_{=\ \delta(\tau)\,\delta(x-x')} + \theta(\tau)\, \partial_\tau K(\tau)\Big] = -\,\mathrm i\,\delta(\tau)\,\delta(x-x') \;-\; \mathrm i\,\theta(\tau)\,\big(-\mathrm i\hat H_x K\big) $
Multiplions par $\mathrm i$ et regroupons :
$\displaystyle \mathrm i\,\partial_t G^+ = \underbrace{\mathrm i\cdot(- \mathrm i)}_{=\,1}\,\delta(\tau)\,\delta(x-x') \;+\; \hat H_x \underbrace{\big[-\mathrm i\,\theta(\tau) K(\tau)\big]}_{=\ G^+} = \delta(t-t')\,\delta(x-x') + \hat H_x\, G^+ $
C’est-à-dire
$\displaystyle \big(\mathrm i\partial_t - \hat H_x\big)\, G^+ = \delta(t-t')\,\delta(x-x') $
Cela fait du propagateur une fonction de Green.
Le propagateur contient donc toute la dynamique puisque :
$\displaystyle \psi(x, t) = \mathrm i \int G^+(x, t\,;\, x', t') \psi(x', t')\, \mathrm{d}x' \quad (t > t') $
De $\mathrm e^{-\mathrm i\hat H(t-t’)} = \mathrm e^{-\mathrm i\hat H(t-t’’)} \mathrm e^{-\mathrm i\hat H(t’’-t’)}$ et de la relation de fermeture $\int |x’’\rangle\langle x’’|\mathrm{d}x’’ = \mathbb 1$, on tire la loi de composition ($t > t’’ > t’$) :
$\displaystyle G^+(x,t\,;\,x',t') = \mathrm i\int \mathrm{d}x''\; G^+(x,t\,;\,x'',t'')\, G^+(x'',t''\,;\,x',t') $
L’amplitude d’aller de $x’$ à $x$ est la somme sur tous les points intermédiaires des amplitudes des trajets en deux étapes1. On obtient là un équivalent du principe de Huygens pour l’amplitude quantique : chaque point $x’’$ atteint à l’instant $t’’$ se comporte comme une source secondaire d’amplitude. C’est ce mécanisme qui rend possibles à la fois l’intégrale de chemin et la lecture « diagrammatique » de la théorie des perturbations que l’on va découvrir dans la suite.
Rq : si $t’’$ sort de l’intervalle, l’un des $\theta$ s’annule et le membre de droite est nul alors que le gauche ne l’est pas. Les propagateurs retardés ne composent que dans l’ordre chronologique.
Insérons une base propre de $\hat H$, $\hat H |n\rangle = E_n |n\rangle$, $\phi_n(x) = \langle x | n\rangle$, et posons $\tau = t - t’$. Le propagateur devient :
$\displaystyle G^+(x, x'\,;\, \tau) = -\mathrm i \theta(\tau) \sum_n \phi_n(x) \phi_n^*(x') \mathrm e^{-\mathrm i E_n \tau} $
Il suffit d’insérer la relation de fermeture pour s’en assurer :
$$ \begin{aligned} \langle x|\mathrm e^{-\mathrm i\hat H\tau}|x’\rangle &= \sum_n \langle x| \mathrm e^{-\mathrm i\hat H\tau}|n\rangle \langle n|x’\rangle \\ &= \sum_n \mathrm e^{-\mathrm iE_n\tau} \langle x|n\rangle\langle n|x’\rangle\\ &= \sum_n \mathrm e^{-\mathrm iE_n\tau} \phi_n(x)\phi_n^*(x’) \end{aligned} $$
Pour propager de $x’$ à $x$ pendant $\tau$, on décompose l’état initial localisé $|x’\rangle$ sur les modes stationnaires (le poids du mode $n$ est $\phi_n^*(x’)$). Chaque mode tourne dans le plan complexe à sa fréquence propre (les états stationnaires ne font qu’accumuler une phase), puis on recompose en $x$ (facteur $\phi_n(x)$). Décomposer–faire tourner–recomposer : c’est le mode d’emploi universel des problèmes linéaires, et le propagateur en est la forme condensée.
Passons en « espace des énergies » par transformée de Fourier en temps.
$\displaystyle \tilde G^+(x, x'\,;\, E) \;=\; \int_{-\infty}^{+\infty} \mathrm{d}\tau\; \mathrm e^{\mathrm iE\tau}\, G^+(x, x'\,;\, \tau) $
$\int_{-\infty}^{+\infty}$ se réduit à $\int_0^{\infty}$ à cause du $\theta(\tau)$.
Problème : l’intégrale $\int_0^{\infty} \mathrm e^{\mathrm i(E - E_n)\tau}\,\mathrm{d}\tau$ ne converge pas (l’intégrande oscille sans s’amortir).
Remède : donner à l’énergie une partie imaginaire infinitésimale, $E \to E + \mathrm i\varepsilon$ avec $\varepsilon \to 0^+$ à la fin du calcul, ce qui amortit l’oscillation :
$\displaystyle \int_0^{\infty} \mathrm e^{\mathrm i(E - E_n + i\varepsilon)\tau} \,\mathrm{d}\tau = \frac{\mathrm i}{E - E_n + \mathrm i\varepsilon} $
On obtient la représentation spectrale :
$\displaystyle \tilde{G}^+(x, x'\,;\, E) = \sum_n \frac{\phi_n(x) \phi_n^*(x')}{E - E_n + i\varepsilon} $
Finalement, on n’a pas calculé la transformée de $G^+$, mais celle de $G^+(\tau) \,\mathrm e^{-\varepsilon\tau}$ en décrétant que cela donnera bien $\tilde{G}^+$ dans la limite $\varepsilon \to 0^+$. La section suivante vérifie que cette expression est bien la bonne.
Autrement dit : mesurer le propagateur, c’est mesurer le spectre.
En théorie des champs, ça va devenir : le pôle du propagateur exact définit la masse physique de la particule (c’est ce qui donnera un sens à la renormalisation de la masse).
Point notation : on ne distingue pas toujours la transformée de Fourier du propagateur par un ~ étant donné que l’argument nous informe sur la nature de l’objet : temps → propagateur, énergie → transformée du propagateur.
Vérifions la cohérence de la formule obtenue pour $\tilde{G}^+(E)$ en inversant la transformée de Fourier par le théorème des résidus :
$\displaystyle G^+(\tau) \;\stackrel{?}{=}\; \int_{-\infty}^{+\infty} \frac{\mathrm{d}E}{2\pi}\, \mathrm e^{-\mathrm iE\tau}\, \tilde G^+(E) $
Rien ne garantit a priori que la mémoire de la causalité (le $\theta$) ait survécu au passage en énergie, où il ne reste que des fractions rationnelles. Le calcul par résidus va montrer qu’elle a survécu, et où elle s’est cachée : dans la position des pôles.
Avec $E = x + \mathrm iy$, on a $|\mathrm e^{-\mathrm iE\tau}| = \mathrm e^{y\tau}$. Le lemme de Jordan2 impose alors :
C’est la fonction $\theta(\tau)$ qui réapparaît !
Moralité : le déplacement infinitésimal des pôles n’est donc pas un détail technique, il encode les conditions aux limites temporelles.
| Prescription | Position des pôles | Fonction de Green | Physique |
|---|---|---|---|
| $E_n - \mathrm i\varepsilon$ | tous sous l’axe réel | retardée $G^+$ | tout se propage vers le futur |
| $E_n + \mathrm i\varepsilon$ | tous au-dessus | avancée $G^-$ | tout se propage vers le passé |
| panachée | fréquences $+$ dessous, $-$ dessus | Feynman $\Delta_F$ | particules vers le futur, antiparticules vers le passé |
La troisième ligne tease chapitre suivant : en théorie relativiste, le spectre en fréquences contient des solutions d’énergie négative réinterprétées comme des antiparticules remontant le temps.
Exemple :
Particule libre : $\hat H_0 = \hat p^2/2m$
En Fourier spatial ET temporel, la représentation spectrale se réduit à un seul terme par mode :
$$ \tilde{G}_0^+(\mathbf p\,;\, E) = \frac{1}{E - \dfrac{p^2}{2m} + \mathrm i\varepsilon}. $$
Un pôle unique sur la relation de dispersion : « une particule libre, c’est un pôle qui se promène ».
Faisons maintenant intervenir une interaction $V$ dans le système. Écrivons $\hat H = \hat H_0 + \hat V$ et appelons $G_0$ le propagateur libre (connu) et $G$ le propagateur exact (cherché).
En représentation énergie :
$$ G = \frac{1}{E - \hat H_0 - \hat V + \mathrm i\varepsilon} $$
$$ G_0 = \frac{1}{E - \hat H_0 +\mathrm i\varepsilon} $$
Il s’agit en réalité de $G^+$ et $G_0^+$ comme l’atteste la présence de $+i\varepsilon$ (en l’absence d’ambigüité, on se passe du $+$ pour alléger l’écriture).
L’identité matricielle $\dfrac{1}{A - B} = \dfrac{1}{A} + \dfrac{1}{A} B \dfrac{1}{A - B}$ (à vérifier en multipliant par $A - B$) donne l’équation de Dyson :
$$ G = G_0 + G_0\, \hat V\, G \Longleftrightarrow G = G_0 + G_0 \hat V G_0 + G_0 \hat V G_0 \hat V G_0 + \cdots $$
Suffit de poser $A=E - \hat H_0 + i\varepsilon$ et $B=\hat V$ et de réutiliser l’identité matricielle récursivement sur le nouveau $\frac{1}{A-B}$ obtenu.
Lecture diagrammatique :
La série dit : amplitude exacte = (jamais diffusé) + (diffusé une fois, n’importe où) + (diffusé deux fois, n’importe où) + … Ce sont déjà des diagrammes de Feynman (il ne manque que la seconde quantification pour que les vertex deviennent des créations/annihilations de particules).
Remarque : la forme fermée $G = (G_0^{-1} - \hat V)^{-1}$ montre qu’une série infinie de diagrammes peut se resommer en déplaçant le pôle. C’est le prototype de la self-énergie $\Sigma$ et de la masse renormalisée qu’on rencontrera plus loin ($G^{-1} = G_0^{-1} - \Sigma$).
Le chapitre précédent a établi le programme : le propagateur est une fonction de Green, ses pôles portent le spectre, et la position infinitésimale des pôles code les conditions aux limites temporelles. Ce chapitre exécute ce programme pour un champ relativiste, où trois nouveautés surgissent :
Rappels :
On définit l’amplitude « créer une particule du vide en $y$, la détruire en $x$ » :
$$ D(x-y) = \langle 0|\hat\phi(x)\,\hat\phi(y)|0\rangle $$
$$ D(x-y) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\;\; \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)}\Big|_{p^0 = E_{\mathbf p}} $$
En développant sur les modes (variables muettes $\mathbf p$ pour $\hat\phi(x)$, $\mathbf q$ pour $\hat\phi(y)$), quatre valeurs moyennes apparaissent :
$$ \hat a_{\mathbf p}\hat a^\dagger_{\mathbf q} = \hat a^\dagger_{\mathbf q}\hat a_{\mathbf p} + [\hat a_{\mathbf p}, \hat a^\dagger_{\mathbf q}] \Longrightarrow \langle 0|\hat a_{\mathbf p}\hat a^\dagger_{\mathbf q}|0\rangle = \delta^{(3)}(\mathbf p - \mathbf q) $$
En recollant, seul le terme 4 survit, avec ses exponentielles $e^{-ip\cdot x} e^{+iq\cdot y}$ :
$$ D(x-y) = \int \frac{\mathrm{d}^3p\,\mathrm{d}^3q}{(2\pi)^3} \frac{\mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x + \mathrm iq\cdot y}}{\sqrt{4E_{\mathbf p}E_{\mathbf q}}}\, \delta^{(3)}(\mathbf p - \mathbf q) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\;\; \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)} $$
(le $\delta^{(3)}$ a absorbé l’intégrale sur $\mathbf q$ et fusionné les deux $1/\sqrt{2E}$ en $1/2E_{\mathbf p}$).
L’amplitude de propagation est un pur effet de non-commutation. Si les $\hat a$ commutaient avec les $\hat a^\dagger$, $D$ serait nul : rien ne se propagerait.
Deux remarques importantes sur $D$ :
Pour $z = x - y$ de genre espace ($z^2 < 0$) :
$$ [\hat\phi(x), \hat\phi(y)] = 0 $$
Étape 1 : calcul du commutateur. Mêmes claculs que pour $D$, mais seuls les crochets croisés survivent :
$\displaystyle [\hat\phi(x), \hat\phi(y)] = \int \frac{\mathrm{d}^3p\,\mathrm{d}^3q}{(2\pi)^3\sqrt{4E_{\mathbf p}E_{\mathbf q}}} \Big\{ \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x + \mathrm iq\cdot y}\underbrace{[\hat a_{\mathbf p}, \hat a^\dagger_{\mathbf q}]}_{+\delta^{(3)}} +\, \mathrm e^{+\mathrm ip\cdot x - \mathrm iq\cdot y}\underbrace{[\hat a^\dagger_{\mathbf p}, \hat a_{\mathbf q}]}_{-\delta^{(3)}} \Big\} = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \big( \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot z} - \mathrm e^{+\mathrm ip\cdot z} \big) = D(z) - D(-z) $
Remarque : il ne reste aucun opérateur. Le commutateur est un simple nombre, un multiple de l’identité (ce que Dirac appellait un « c-nombre »), le même dans tous les états. La causalité du champ libre est cinématique, pas dynamique.
Étape 2 : réduction au cas purement spatial. Si $z^2 < 0$, alors $|z^0| < |\mathbf z|$, et le boost le long de $\mathbf z$ de vitesse $\beta = z^0/|\mathbf z|$ (licite car $|\beta| < 1$ précisément parce que $z$ est de genre espace) amène $z$ sur la forme $z = (0, \mathbf r)$. Par l’invariance de Lorentz de $D$, il suffit de traiter ce cas.
Étape 3 : parité en $\mathbf p$. Pour $z = (0, \mathbf r)$, $p\cdot z = -\mathbf p\cdot\mathbf r$, donc
$\displaystyle D(z) - D(-z) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \big( \mathrm e^{+\mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r} - \mathrm e^{-\mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r} \big) \;\overset{\mathbf p \to -\mathbf p}{=}\; 0 $
le changement de variable étant licite car la mesure est paire ($E_{-\mathbf p} = E_{\mathbf p}$).
Pour un intervalle de genre temps, par contre, le commutateur n’est pas nul : pour $z^2 > 0$, on peut amener $z$ sur $(t, \mathbf 0)$, et alors $D(z) - D(-z) = -2\mathrm i\int \widetilde{\mathrm{d}p}\,\sin(E_{\mathbf p}t) \neq 0$. Le renversement $z \to -z$ exigerait de renverser le temps, ce qui n’appartient pas au groupe propre orthochrone. L’asymétrie est exactement la bonne : l’influence causale vit dans le cône, et seulement là.
Ce qui violerait la relativité, c’est qu’une intervention en $y$ modifie une probabilité mesurable en $x$.
Pour le champ complexe, $[\hat\psi(x), \hat\psi^\dagger(y)] = D_a(z) - D_b(-z)$, où $D_a$ est construit sur les modes de particules et $D_b$ sur ceux d’antiparticules. L’annulation hors du cône exige que les deux intégrales se compensent identiquement, ce qui force l’existence du second jeu de modes et l’égalité des masses. Autrement dit : la causalité impose les antiparticules, de même masse que les particules (c’est le cœur de la conférence de Feynman « The reason for antiparticles »).
$$ \Delta(x, y) = \big\langle 0 \big|\, T\, \hat\phi(x)\, \hat\phi^\dagger(y)\, \big| 0 \big\rangle = \theta(x^0 - y^0)\, D(x - y) + \theta(y^0 - x^0)\, D(y - x) $$
où $T$ range les opérateurs du plus ancien (à droite) au plus récent (à gauche).
Pour le champ réel, $\hat\phi^\dagger = \hat\phi$.
Le $T$ généralise le $\theta(\tau)$ retardé du chapitre précédent : au lieu d’imposer un seul sens du temps, il dit « quel que soit l’ordre des dates, on crée d’abord, on détruit ensuite ».
Seul le champ complexe permet de comprendre le bien-fondé physique de cette définition.
Rappels sur le champ complexe :
$\displaystyle \hat\psi(x) = \int \frac{\mathrm{d}^3p}{(2\pi)^{3/2}\sqrt{2E_{\mathbf p}}} \Big( \hat a_{\mathbf p} \, \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x} + \hat b^\dagger_{\mathbf p} \, \mathrm e^{+\mathrm ip\cdot x} \Big) $
$\displaystyle \hat\psi^\dagger(x) = \int \frac{\mathrm{d}^3p}{(2\pi)^{3/2}\sqrt{2E_{\mathbf p}}} \Big( \hat b_{\mathbf p} \, \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x} + \hat a^\dagger_{\mathbf p} \, \mathrm e^{+\mathrm ip\cdot x} \Big) $
Calculons les deux ordres chronologiques de $\Delta(x,y) = \langle 0|T\hat\psi(x)\hat\psi^\dagger(y)|0\rangle$.
Cas $x^0 > y^0$ : l’ordre est $\hat\psi(x)\hat\psi^\dagger(y)$.
Dans $\hat\psi^\dagger(y)|0\rangle$, seul $\hat a^\dagger$ agit. Une particule est créée en $y$.
Dans $\langle 0|\hat\psi(x)$, seule la partie $\hat a$ peut la détruire.
Seul survit $\langle 0|\hat a_{\mathbf p}\hat a^\dagger_{\mathbf q}|0\rangle = \delta^{(3)}(\mathbf p - \mathbf q)$, d’où
$$ \langle 0|\hat\psi(x)\hat\psi^\dagger(y)|0\rangle = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)} = D(x-y) $$
Une particule, créée en $y$, se propage vers le futur et meurt en $x$.
Cas $y^0 > x^0$ : l’ordre est $\hat\psi^\dagger(y)\hat\psi(x)$.
Cette fois, dans $\hat\psi(x)|0\rangle$, la partie $\hat a$ tue le vide. C’est $\hat b^\dagger$ qui agit : une antiparticule est créée en $x$.
Et c’est la partie $\hat b$ de $\hat\psi^\dagger(y)$ qui la détruit.
Seul survit $\langle 0|\hat b_{\mathbf q}\hat b^\dagger_{\mathbf p}|0\rangle$, d’où
$$ \langle 0|\hat\psi^\dagger(y)\hat\psi(x)|0\rangle = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(y-x)} = D(y-x) $$
Une antiparticule, créée en $x$, se propage vers le futur et meurt en $y$.
La lecture par la charge unifie les deux histoires : dans la première, une charge $+1$ voyage de $y$ vers $x$ ; dans la seconde, une charge $-1$ voyage de $x$ vers $y$. C’est le même courant de charge, de $y$ vers $x$, dans les deux cas. Un seul objet, $\Delta$, raconte un unique transport de charge, et l’ordre des dates décide seulement qui le transporte.
C’est l’énoncé précis de l’interprétation de Feynman des énergies négatives : une solution d’énergie négative se propageant vers le passé est une antiparticule d’énergie positive se propageant vers le futur.
Sur les diagrammes, la flèche d’une ligne suit le flot de charge, pas le sens du mouvement, d’où les flèches « à rebours » des lignes d’antiparticules.
Rq : pour le champ réel, $\hat b = \hat a$. La particule est sa propre antiparticule, la charge est nulle, et les deux histoires deviennent indiscernables. L’interprétation reste vraie, mais dégénérée : la lecture antiparticule n’est limpide que pour le champ complexe.
$T$ n’est covariant que grâce à la micro-causalité.
Le $\theta(x^0 - y^0)$ caché dans $T$ a l’air de trahir la relativité : pour une séparation de genre espace, l’ordre chronologique de $x$ et $y$ dépend du référentiel ! Le produit $T\hat\psi(x)\hat\psi^\dagger(y)$ semble mal défini… sauf si, précisément dans cette zone dangereuse, les deux ordres donnent le même opérateur, c’est-à-dire si $[\hat\psi(x), \hat\psi^\dagger(y)] = 0$ hors du cône. La micro-causalité est exactement la condition qui rend le produit chronologique sans ambiguïté, donc Lorentz-invariant, donc la théorie des perturbations covariante.
$$ \Delta(x - y) = \int \frac{\mathrm{d}^4 p}{(2\pi)^4}\; \frac{\mathrm i}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon}\; \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)} $$
où $p^0$ est une variable d’intégration indépendante de $\mathbf p$ (on intègre sur tout $\mathbb R^4$, pas seulement sur la couche de masse).
$p^2 = (p^0)^2 - |\mathbf{p}|^2$ et $E_{\mathbf{p}}^2 = |\mathbf{p}|^2 + m^2$, doù $p^2 - m^2 = (p^0)^2 - |\mathbf{p}|^2 - m^2 = (p^0)^2 - E_{\mathbf{p}}^2$.
En posant $\varepsilon’ = \frac{\varepsilon}{2E_{\mathbf p}}$, on a au premier ordre :
$$ p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon = \big(p^0 - (E_{\mathbf p} - \mathrm i\varepsilon’)\big)\big(p^0 + (E_{\mathbf p} - \mathrm i\varepsilon’)\big), $$
Les deux pôles sont en $p^0 = +E_{\mathbf p} - \mathrm i\varepsilon’$ (fréquence positive, sous l’axe) et $p^0 = -E_{\mathbf p} + \mathrm i\varepsilon’$ (fréquence négative, au-dessus).
Vérifions que la formule encadrée redonne $\theta(x^0-y^0)D(x-y) + \theta(y^0-x^0)D(y-x)$. Faisons l’intégrale sur $p^0$ à $\mathbf p$ fixé, avec $t = x^0 - y^0$ (mêmes gestes que l’inversion par résidus du chapitre précédent).
Cas $t > 0$ : $|e^{-\mathrm ip^0 t}| = e^{\mathrm{Im}(p^0)t}$ décroît pour $\mathrm{Im}\, p^0 < 0$ : on referme en bas (lemme de Jordan pour l’arc). Le contour horaire ($-2\pi \mathrm i \sum \text{Rés}$) attrape le seul pôle du bas, $p^0 = E_{\mathbf p} - \mathrm i\varepsilon’$ :
$\displaystyle \int \frac{\mathrm{d}p^0}{2\pi} \frac{\mathrm i\, e^{-\mathrm ip^0 t}}{(p^0 - E_{\mathbf p} +\mathrm i\varepsilon')(p^0 + E_{\mathbf p} - \mathrm i\varepsilon')} = \frac{-2\pi \mathrm i}{2\pi}\cdot \frac{\mathrm i\, e^{-iE_{\mathbf p} t}}{2E_{\mathbf p}} = \frac{\mathrm e^{-\mathrm iE_{\mathbf p} t}}{2E_{\mathbf p}} $
L’amortissement $e^{-\varepsilon’ t}$, qui a justifié toute la manœuvre, s’évapore (comme toujours) à la fin quand on prend $\lim_{\varepsilon \to 0^+}$.
En recollant l’intégrale sur $\mathbf p$ : $\Delta(t>0) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, e^{-ip\cdot(x-y)} = D(x-y)$. Fréquences positives propagées vers le futur.
Avec $\mathbf r = \mathbf x - \mathbf y$, la métrique $(+,-,-,-)$ scinde l’exponentielle : $\mathrm e^{-\mathrm i p\cdot(x-y)} = e^{-ip^0t}\,e^{+i\mathbf p\cdot\mathbf r}$, et $(2\pi)^4 = (2\pi)(2\pi)^3$ répartit les facteurs :
$\displaystyle \Delta(x-y) = \int \frac{\mathrm{d}^3 p}{(2\pi)^3}\, \mathrm e^{+\mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r} \underbrace{\left[\int \frac{\mathrm{d}p^0}{2\pi} \frac{\mathrm i\, \mathrm e^{-\mathrm ip^0 t}}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon}\right]}_{=\; \mathrm e^{-\mathrm iE_{\mathbf p}t}/2E_{\mathbf p} \text{ pour } t>0} = \int \frac{\mathrm{d}^3 p}{(2\pi)^3\, 2E_{\mathbf p}}\, \mathrm e^{-\mathrm iE_{\mathbf p}t + \mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r} $
Reconnaissance en deux morceaux :
D’où $\Delta(t>0) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)}\big|_{p^0 = E_{\mathbf p}} = D(x-y)$.
Piège du cas $t<0$ : le même recollement donne $\int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \mathrm e^{+\mathrm iE_{\mathbf p}t + \mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r}$, alors que la cible est $D(y-x) = \int \widetilde{\mathrm{d}p}\, \mathrm e^{+\mathrm iE_{\mathbf p}t - \mathrm i\mathbf p\cdot\mathbf r}$ : il faut un dernier changement de variable $\mathbf p \to -\mathbf p$ (licite car la mesure est paire) pour conclure.
Cas $t < 0$ : on referme en haut, le contour antihoraire attrape le pôle $p^0 = -E_{\mathbf p} + i\varepsilon’$, et le même calcul donne $D(y-x)$ : fréquences négatives propagées vers le passé (antiparticule de Feynman).
Retenir la logique : on n’a rien « choisi » avec le $i\varepsilon$, on a traduit l’exigence physique (particules vers le futur, antiparticules vers le passé) en une position de pôles.
$\Delta$ est une fonction de Green de Klein–Gordon :
$$ (\partial^2 + m^2)\, \Delta(x - y) = -\mathrm i\,\delta^{(4)}(x - y) $$
En Fourier, $\partial^2 \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x} = -p^2 \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot x}$, donc
$\displaystyle \begin{aligned} (\partial^2 + m^2)\Delta(x-y) &= \int \frac{\mathrm{d}^4p}{(2\pi)^4} \frac{\mathrm i(-p^2 + m^2)}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon} \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)}\\ &= -\mathrm i \int \frac{\mathrm{d}^4p}{(2\pi)^4} \mathrm e^{-\mathrm ip\cdot(x-y)} \\\ &= -\mathrm i\,\delta^{(4)}(x-y) \end{aligned} $
Même structure qu’au chapitre précédent : solution élémentaire de l’opérateur libre, avec les conditions aux limites (ici celles de Feynman) codées par le $+i\varepsilon$.
La figure montre la version dynamique du processus : deux particules entrent, s’échangent un quantum du champ médiateur (la ligne en tirets), et repartent déviées (l’amplitude du processus contient le facteur $\frac{\mathrm i}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon}$ porté par la ligne interne). Le calcul de cette section en est la limite statique : des sources lourdes qui ne reculent pas, pour lesquelles le quantum échangé ne transporte pas d’énergie ($p^0 = 0$) ; le facteur devient $\frac{-\mathrm i}{\mathbf q^2 + m^2}$, et c’est sa transformée de Fourier qui va donner le potentiel.
Rq : la ligne en tirets est le dessin d’un terme de calcul, pas la photographie d’un projectile (cf. la section « particules réelles, particules virtuelles » plus bas).
Couplons le champ à une source statique ponctuelle de « charge » $g$ en $\mathbf r_1$. En régime statique ($p^0 = 0$), Klein–Gordon avec source devient un pur problème de fonction de Green au sens du chapitre précédent :
$$ \big(-\nabla^2 + m^2\big)\, \phi(\mathbf r) = g\, \delta^{(3)}(\mathbf r - \mathbf r_1) $$
Opérateur à coefficients constants : son symbole (le nom savant du polynôme $L(\mathbf q)$ du chapitre précédent), c’est-à-dire sa valeur propre sur les ondes planes, $\hat L\, \mathrm e^{\mathrm i\mathbf q\cdot\mathbf r} = L(\mathbf q)\, \mathrm e^{\mathrm i\mathbf q\cdot\mathbf r}$) vaut ici $L(\mathbf q) = \mathbf q^2 + m^2$.
Aucun zéro réel ($L \geq m^2 > 0$) : pas de mode propagatif en statique, donc aucune subtilité de contour ni de $\mathrm i\varepsilon$ ; les seuls zéros sont en $\mathbf q$ complexe, $q = \pm im$. D’où :
$\displaystyle \phi(\mathbf r) = g \int \frac{\mathrm{d}^3 q}{(2\pi)^3} \frac{\mathrm e^{\mathrm i\mathbf q\cdot(\mathbf r - \mathbf r_1)}}{\mathbf q^2 + m^2} = \frac{g}{4\pi} \frac{\mathrm e^{-m|\mathbf r - \mathbf r_1|}}{|\mathbf r - \mathbf r_1|} $
$g \int \frac{\mathrm{d}^3 q}{(2\pi)^3} \frac{\mathrm e^{\mathrm i\mathbf q\cdot(\mathbf r - \mathbf r_1)}}{\mathbf q^2 + m^2}$, c’est $\phi = G * \text{source}$ avec $\tilde G(\mathbf q) = 1/L(\mathbf q)$.
La source étant $g\,\delta^{(3)}$ posée en $\mathbf r_1$, la convolution se réduit à $\phi(\mathbf r) = g\, G(\mathbf r - \mathbf r_1)$ : la fonction de Green translatée au point de frappe (invariance par translation, encore elle).
La maxime « décomposer – faire tourner – recomposer » a ici sa version statique : décomposer – diviser par le symbole – recomposer.
On veut $I(r) = \int \frac{\mathrm{d}^3 q}{(2\pi)^3} \frac{\mathrm e^{\mathrm i\mathbf q\cdot\mathbf r}}{\mathbf q^2 + m^2}$ pour $r = |\mathbf r| > 0$.
On se place en coordonnées sphériques avec un axe polaire selon $\mathbf r$ : $\mathbf q\cdot\mathbf r = qr\cos\theta$ et $\mathrm{d}^3q = q^2\sin(\theta)\mathrm{d}q\,\mathrm{d}\theta\,\mathrm{d}\phi$.
L’intégrale sur $\phi$ donne $2\pi$.
On pose $u = \cos\theta$ :
$$ \int_0^{\pi} \mathrm e^{\mathrm iqr\cos\theta}\sin\theta\,\mathrm{d}\theta = \int_{-1}^{1} \mathrm e^{\mathrm iqru}\mathrm{d}u = \frac{2\sin(qr)}{qr} $$
d’où $I(r) = \dfrac{1}{2\pi^2 r}\displaystyle \int_0^\infty \dfrac{q\sin(qr)}{q^2 + m^2}\mathrm{d}q$.
L’intégrande est pair en $q$ (deux fonctions impaires au numérateur, une paire au dénominateur), donc
$$ I(r) = \frac{1}{4\pi^2 r} \int_{-\infty}^{+\infty} \frac{q\sin(qr)}{q^2 + m^2}\mathrm{d}q = \frac{1}{4\pi^2 r}\, \mathrm{Im} \int_{-\infty}^{+\infty} \frac{q\, \mathrm e^{\mathrm iqr}}{q^2 + m^2}\mathrm{d}q $$
$q^2 + m^2 = (q - \mathrm im)(q + \mathrm im)$, pôles simples en $q = \pm \mathrm im$, sur l’axe imaginaire.
Contour : pour $r > 0$, $|\mathrm e^{\mathrm iqr}| = \mathrm e^{-r\,\mathrm{Im}\, q}$ décroît dans le demi-plan supérieur : on referme en haut (Jordan tue l’arc). Le contour n’enferme que $q = +\mathrm im$.
Résidu (contour antihoraire : $+2\pi \mathrm i \sum \text{Rés}$) :
$$ \mathrm{Rés}_{q = \mathrm im} \frac{q\, \mathrm e^{\mathrm iqr}}{(q-\mathrm im)(q+\mathrm im)} = \frac{\mathrm im\, \mathrm e^{-mr}}{2\mathrm im} = \frac{\mathrm e^{-mr}}{2} \Longrightarrow \int_{-\infty}^{+\infty} = \mathrm i\pi\, \mathrm e^{-mr} $$
On recolle : $\mathrm{Im}(\mathrm i\pi \mathrm e^{-mr}) = \pi \mathrm e^{-mr}$, d’où $I(r) = \dfrac{\mathrm e^{-mr}}{4\pi r}$
L’énergie d’une seconde source $g$ placée en $\mathbf r_2$ dans ce champ est le potentiel de Yukawa :
$$ V(r) = -\frac{g^2}{4\pi} \frac{e^{-mr}}{r}, \qquad r = |\mathbf r_1 - \mathbf r_2| $$
Ce potentiel est attractif entre charges de même signe (fait remarquable de l’échange scalaire).
Le caractère attractif/répulsif vient du spin du médiateur : l’échange de spin pair (scalaire, graviton) fait s’attirer les charges identiques, l’échange de spin impair (photon) les fait se repousser. D’où « la gravitation attire tout » (spin 2) et « les charges semblables se repoussent » (spin 1).
Trois lectures de ce résultat :
Ce que dit, morceau par morceau, $\Delta(p) = \dfrac{\mathrm i}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon}$ :
L’image populaire (« le quantum emprunte $\Delta E \sim mc^2$ pendant $\Delta t \lesssim \hbar/\Delta E$, donc parcourt $\lesssim \hbar/mc$ ») donne la bonne portée, mais semble violer la conservation de l’énergie. Le nœud du paradoxe : entre l’état initial et l’état final (les seuls qu’on mesure) l’énergie est rigoureusement conservée. La question ne se pose que pour l’étape intermédiaire, celle où le quantum « vole » d’une source à l’autre. Or cette étape n’est jamais observée : c’est un terme dans une somme (la série de perturbations), et on est libre de découper cette somme de deux façons.
Bilan. Même amplitude totale, deux découpages du même calcul : soit de vraies particules intermédiaires avec un bilan d’énergie provisoirement faux (et pénalisé), soit un bilan d’énergie exact avec des objets intermédiaires qui ne sont pas de vraies particules. Ce qui n’existe dans aucune des deux colonnes : une vraie particule et une vraie violation. Rien n’est emprunté, on choisit seulement dans quelle colonne inscrire l’écart, et la physique mesurable (l’amplitude, la portée $\mathrm e^{-mr}$) est identique dans les deux.
| Médiateur | Masse | Portée $\hbar/mc$ | Interaction |
|---|---|---|---|
| photon | $0$ | infinie ($V \propto 1/r$) | électromagnétique |
| pion (Yukawa) | $\simeq 140$ MeV | $\simeq 1{,}4$ fm | nucléaire (résiduelle) |
| $W^\pm, Z^0$ | $\simeq 80$–$91$ GeV | $\simeq 2\times 10^{-3}$ fm | faible (« faible » surtout parce que courte) |
| gluons | $0$ | pas $1/r$ à grande distance | forte (confinement) |
La dernière ligne est le garde-fou : le raisonnement de Yukawa est perturbatif ; pour la QCD à grande distance, le couplage devient fort et la portée effective est gouvernée par le confinement, pas par la masse du médiateur.
| Chapitre précédent (MQ) | Ce chapitre (champ scalaire) |
|---|---|
| $\theta(t-t’)$ : propagation retardée | $T$ : ordre chronologique (deux sens du temps) |
| $(i\partial_t - \hat H)G^+ = \delta\,\delta$ | $(\partial^2 + m^2)\Delta = -\mathrm i\,\delta^{(4)}$ |
| Pôles tous en $E_n - \mathrm i\varepsilon$ | Pôles panachés : $+E_{\mathbf p}$ dessous, $-E_{\mathbf p}$ dessus |
| Pôle = niveau d’énergie | Pôle $p^2 = m^2$ = masse physique (résidu → $Z$) |
| $\tilde G_0^+ = \dfrac{1}{E - \mathbf p^2/2m + \mathrm i\varepsilon}$ | $\Delta = \dfrac{\mathrm i}{p^2 - m^2 + \mathrm i\varepsilon}$ |
| Fermeture sur les états propres $\sum_n \lvert n\rangle\langle n\rvert$ | Développement en modes $\hat a_{\mathbf p}, \hat a^\dagger_{\mathbf p}$ |
| Série de Dyson $G_0 + G_0 V G_0 + \cdots$ | Lignes internes des diagrammes de Feynman |
On retrouve les deux règles de composition des amplitudes de Feynman :
Soit $g(E)$ tendant vers $0$ uniformément quand $|E| \to \infty$ dans le demi-plan inférieur. Alors, pour $\tau > 0$, l’intégrale de $g(E) \, \mathrm e^{-\mathrm iE\tau}$ sur le demi-cercle inférieur de rayon $R$ tend vers $0$ quand $R \to \infty$ (énoncé miroir en haut pour $\tau < 0$). Ici $g(E) = \frac{1}{E - E_n + \mathrm i\varepsilon} \sim \frac 1E \to 0$. L’hypothèse est satisfaite. Donc $$\int_{-\infty}^{+\infty} = \oint_{\mathcal C} - \underbrace{\int_{\text{arc}}}_{\to\, 0} $$ où $\mathcal C$ est le contour fermé (droite réelle + arc). ↩︎