Notes de lecture du livre Quantum field theory for the gifted amateur de Thomas Lancaster et Stephen Blundell.
Heure des comptes. Depuis le début, un cadavre traîne dans le placard : presque toutes les intégrales de boucles que nous avons écrites divergent, et nous nous sommes soigneusement abstenus de les calculer jusqu’au bout. Cette partie affronte le problème, et la résolution est l’une des plus belles histoires de la physique du vingtième siècle : les infinis ne sont pas une maladie de la théorie, ils sont le symptôme d’une erreur de variables. Nous faisions de la théorie des perturbations autour des mauvais paramètres.
La machine sera alors complète, mais nous ne l’aurons encore fait tourner sur aucun cas réel. C’est l’objet de la partie suivante, entièrement consacrée à un seul exemple mené jusqu’aux nombres : la transition ferromagnétique, le point fixe de Wilson–Fisher, et le miracle de l’universalité.
Avant tout formalisme, une image. Poussons une balle de ping-pong immergée dans l’eau : pour l’accélérer, il faut aussi accélérer l’eau qu’elle déplace, et tout se passe comme si la balle avait une masse effective $m^* = m + \tfrac12\rho V$, où $\rho V$ est la masse d’eau déplacée (le résultat est exact en fluide parfait). La balle ne peut pas se déplacer sans traîner son environnement avec elle : l’objet qui se propage n’est plus « la balle », c’est « la balle plus sa déformation du fluide », et ses paramètres sont modifiés. Voilà exactement ce que les interactions font aux particules d’une théorie quantique des champs.
Deux exemples de matière condensée dans le même esprit : une charge positive plongée dans un métal s’entoure d’un nuage électronique qui écrante sa charge apparente, et un électron dans un cristal acquiert une masse effective $m^*$ différente de sa masse dans le vide. La différence avec une théorie « fondamentale » comme l’électrodynamique quantique est seulement épistémique : en matière condensée, on peut sortir l’électron du cristal et comparer, tandis qu’on ne peut pas sortir l’électron du vide quantique. Le cadre conceptuel, lui, est identique.
Une quasiparticule (ou particule habillée, ou particule renormalisée, selon le contexte) est l’excitation d’un système en interaction. Elle ressemble à une particule libre mais possède une masse et des couplages modifiés.
$\displaystyle (\text{quasiparticule}) = (\text{particule nue}) + (\text{interactions}) $
Le processus d’habillage s’appelle la renormalisation.
Reprenons la théorie libre : un vide $|0\rangle$, des opérateurs $\hat a^\dagger_{\mathbf p}$ qui créent des particules une par une, et un propagateur $\tilde G_0(p) = \mathrm i/(p^2 - m^2 + \mathrm i\epsilon)$ dont le pôle donne la masse. Branchons maintenant, très lentement, une interaction : $\hat H = \hat H_0 + \lambda(T)\,\hat H’$, avec $\lambda$ qui monte de 0 à 1. Le fondamental devient $|\Omega\rangle$, les états propres deviennent $|{\mathbf p}_\lambda\rangle$, et le système est un chaudron bouillonnant de paires virtuelles. Une question angoissante se pose : dans ce chaos, existe-t-il encore des excitations à une particule ? Toute notre théorie des champs repose sur la création et l’annihilation de particules individuelles ; si la réponse est non, tout s’effondre.
Le nœud du problème est que nous n’avons pas les bons outils. Pour créer une excitation propre du système en interaction, il faudrait un opérateur $\hat q^\dagger_{\mathbf p}$ tel que $|{\mathbf p}_\lambda\rangle = \hat q^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle$, mais nous ne le connaissons pas. Tout ce que nous possédons, ce sont les opérateurs libres $\hat a^\dagger_{\mathbf p}$. Et un opérateur libre appliqué au vide en interaction se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : rien ne l’empêche de créer plusieurs excitations à la fois. Le résultat est une superposition :
$\displaystyle \hat a^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle = |{\mathbf p}_\lambda\rangle\,\langle{\mathbf p}_\lambda|\hat a^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle + \sum(\text{états multiparticules d'impulsion totale } \mathbf p) $
$\hat a^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle$ peut par exemple contenir un état avec deux particules et une antiparticule comme $\hat{q}_{\boldsymbol{p}_1}^{\dagger} \hat{q}_{\boldsymbol{p}_2}^{\dagger} \hat{q}_{\boldsymbol{p}_1+\boldsymbol{p}_2-\boldsymbol{p}}|\Omega\rangle$1.
L’amplitude de la composante à une seule particule s’appelle le poids de quasiparticule :
$\displaystyle Z_{\mathbf p}^{1/2} = \langle{\mathbf p}_\lambda|\,\hat a^\dagger_{\mathbf p}\,|\Omega\rangle $
On dit qu’une quasiparticule existe si $Z_{\mathbf p} \neq 0$.
Deux complications s’ajoutent :
Pour mériter le nom de quasiparticule, il faut $E_{\mathbf p} > \Gamma_{\mathbf p}$ : vivre plus longtemps qu’on n’oscille.
Le tableau de correspondance :
| État | Amplitude de création | Masse | |
|---|---|---|---|
| Théorie libre | $|{\mathbf p}\rangle = \hat a^\dagger_{\mathbf p}|0\rangle$ | $\langle{\mathbf p}|\hat\phi(x)|0\rangle = e^{\mathrm i p\cdot x}$ | $m$ |
| Théorie en interaction | $|{\mathbf p}_\lambda\rangle = \hat q^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle$ | $\langle{\mathbf p}_\lambda|\hat\phi(x)|\Omega\rangle = Z_{\mathbf p}^{1/2}\, e^{\mathrm i p\cdot x}\, e^{-\Gamma_{\mathbf p} t}$ | $m_{\mathrm P}$ |
Sans aucune théorie des perturbations, le propagateur en interaction prend la forme générale
$\displaystyle \tilde G(p) = \frac{\mathrm i\, Z_{\mathbf p}}{p^2 - m_{\mathrm P}^2 + \mathrm i\Gamma_{\mathbf p}} + \begin{pmatrix}\text{parties}\\ \text{multiparticules}\end{pmatrix} $
Tout s’y lit : la position du pôle donne la masse physique $m_{\mathrm P}$, le résidu au pôle donne $\mathrm i Z_{\mathbf p}$, et la largeur $\Gamma_{\mathbf p}$ donne l’inverse de la durée de vie, en lieu et place de l’infinitésimal $\epsilon$ habituel.
L’argument tient en deux ingrédients, et aucun des deux ne suppose que le couplage soit petit.
Premier ingrédient, la complétude. Les états propres exacts du système en interaction forment une base : le fondamental $|\Omega\rangle$, les états à une quasiparticule $|\mathbf p_\lambda\rangle$, et tous les états multiparticules. On insère donc cette décomposition de l’identité entre les deux champs de $G = \langle\Omega|T\hat\phi(x)\hat\phi^\dagger(y)|\Omega\rangle$. Chaque état intermédiaire apporte un terme, pondéré par le module carré de l’élément de matrice qui le relie au vide par un champ.
Second ingrédient, l’invariance de Lorentz. Chaque famille d’états intermédiaires possède une masse invariante bien définie, et se propage exactement comme une particule libre de cette masse. La somme est donc une superposition de propagateurs libres, ce qui est précisément la représentation en fonction spectrale évoquée ci-dessous.
L’état à une quasiparticule, isolé en masse, donne un pôle unique dont le poids est par définition $Z_{\mathbf p}$ : c’est le même $Z$ que celui du paragraphe précédent, ce qui n’est pas une coïncidence mais la même quantité vue deux fois. Les états multiparticules, eux, forment un continuum de masses invariantes et ne peuvent produire aucun pôle isolé : ils donnent une contribution régulière.
Le prix de cette généralité est qu’on ne sait rien de $Z_{\mathbf p}$, $m_{\mathrm P}$ ni $\Gamma_{\mathbf p}$ : la forme est garantie, les valeurs restent à calculer. Ce sera l’affaire du chapitre “la renormalisation en action”.
Une reformulation fait le pont avec l’expérience :
On écrit le propagateur comme une superposition de propagateurs libres de masses variables, pondérés par la fonction spectrale $\rho(M^2)$ :
$\displaystyle G(x,y) = \int_0^{\infty}\frac{\mathrm dM^2}{2\pi}\,\rho(M^2)\,\Delta(x,y,M^2) $
Pour une particule stable, $\rho$ contient un pic de Dirac de poids $Z$ en $M^2 = m_{\mathrm P}^2$, puis un continuum multiparticule qui démarre vers $4m_{\mathrm P}^2$ (le seuil de création de deux particules réelles).
Pour une quasiparticule de durée de vie finie, le pic de Dirac s’élargit en une bosse de largeur $2\Gamma_{\mathbf p}$. La condition $E_{\mathbf p} > \Gamma_{\mathbf p}$ se lit alors à l’œil : le pic doit être étroit devant sa distance à l’origine. Les parties multiparticules subissent en général des interférences destructives et s’éteignent bien avant $\Gamma_{\mathbf p}^{-1}$, laissant la quasiparticule seule au milieu des ruines.
En matière condensée, le renversement de point de vue est spectaculaire : un métal réel contient $N \approx 10^{23}$ électrons en interaction forte, et la renormalisation consiste à le décrire comme un vide (le fondamental, sans excitation) peuplé d’un petit nombre d’excitations élémentaires faiblement couplées.
Deux familles d’excitations élémentaires existent :
Le gaz de Fermi sans interaction à $T = 0$ :
$N$ électrons (que l’on prend sans spin pour simplifier) empilés dans les états $|\mathbf p\rangle$ jusqu’au niveau de Fermi $p_{\mathrm F}$. Près de la surface de Fermi, la dispersion se linéarise :
$\displaystyle E^{(0)}_{\mathbf p} = v_{\mathrm F}\,(|\mathbf p| - p_{\mathrm F})\;$ avec $\; \displaystyle v_{\mathrm F} = \frac{p_{\mathrm F}}{m_e}$
On allume les interactions : la forme de la dispersion survit mais la pente change, $v_{\mathrm F} = p_{\mathrm F}/m^*$, où $m^*$ est la masse effective.
Nous allons extraire de ce propagateur une prédiction mesurable, mais l’objet lui-même n’est plus celui des chapitres précédents. Trois écarts sont à poser noir sur blanc avant tout calcul.
Premier écart : le fondamental n’est plus vide. Dans le vide relativiste, $\hat a_{\mathbf p}|0\rangle = 0$ pour toute impulsion : il n’y a rien à détruire. Dans un métal à $T = 0$, le fondamental $|\Omega\rangle$ est la mer de Fermi remplie jusqu’à $p_{\mathrm F}$, et le comportement dépend maintenant de l’impulsion considérée :
Deuxième écart : ce sont des fermions. Le produit ordonné dans le temps change de signe quand on échange deux opérateurs fermioniques. Ce signe, purement mécanique, sera l’origine du signe moins qui nous attend plus bas.
Troisième écart : on travaille en temps, à impulsion fixée. L’objet est $G(\mathbf p, t)$ et non $\tilde G(p)$ : on suit une impulsion donnée au cours du temps, ce qui est le langage naturel de la matière condensée.
Le propagateur à une particule du métal, dans la convention sans facteur $-\mathrm i$ devant la moyenne :
$\displaystyle G(\mathbf p, t) = \langle\Omega|\,T\,\hat a_{\mathbf p}(t)\,\hat a^\dagger_{\mathbf p}(0)\,|\Omega\rangle = \begin{cases} \;\;\;\langle \hat a_{\mathbf p}(t)\,\hat a^\dagger_{\mathbf p}(0)\rangle & \text{si } t>0\\[2mm] -\langle \hat a^\dagger_{\mathbf p}(0)\,\hat a_{\mathbf p}(t)\rangle & \text{si } t<0 \end{cases} $
Les deux lignes ne sont pas deux écritures d’une même chose : ce sont deux histoires physiques différentes, et c’est là que tout se joue.
Voilà l’origine des « deux termes » du propagateur d’un métal : chacun n’existe que d’un côté de la surface de Fermi, et les deux histoires se déroulent dans des sens du temps opposés. Cette opposition se traduit, après transformation de Fourier, par des prescriptions de contour opposées.
En représentation de Heisenberg avec les énergies comptées depuis le potentiel chimique, $\hat a_{\mathbf p}(t) = \mathrm e^{-\mathrm iE^{(0)}_{\mathbf p}t}\,\hat a_{\mathbf p}$.
Au-dessus de la surface, l’état est vide, donc $\langle \hat a_{\mathbf p}\hat a^\dagger_{\mathbf p}\rangle = 1$ et $G(\mathbf p,t) = \mathrm e^{- \mathrm iE^{(0)}_{\mathbf p}t}\,\theta(t)$. La transformée de Fourier d’une exponentielle tronquée par un échelon ne converge qu’en donnant à $\omega$ une petite partie imaginaire, ici positive :
$\displaystyle \int_0^{\infty}\!\mathrm dt\ \mathrm e^{\mathrm i\omega t}\,\mathrm e^{-\mathrm iE^{(0)}_{\mathbf p}t} = \frac{\mathrm i}{\omega - E^{(0)}_{\mathbf p} + \mathrm i\epsilon} $
En dessous de la surface, l’état est plein, donc $\langle \hat a^\dagger_{\mathbf p}\hat a_{\mathbf p}\rangle = 1$ et $G(\mathbf p,t) = -\mathrm e^{-\mathrm iE^{(0)}_{\mathbf p}t}\,\theta(-t)$ ; l’intégrale porte cette fois sur les temps négatifs et exige une partie imaginaire de signe opposé :
$\displaystyle -\int_{-\infty}^{0}\!\mathrm dt\ \mathrm e^{\mathrm i\omega t}\,\mathrm e^{-\mathrm iE^{(0)}_{\mathbf p}t} = \frac{\mathrm i}{\omega - E^{(0)}_{\mathbf p} - \mathrm i\epsilon} $
Le $\pm\mathrm i\epsilon$ n’est donc pas un ornement : c’est la trace du sens du temps dans lequel chaque histoire se déroule. Le pôle de l’électron est sous l’axe réel, celui du trou est au-dessus.
$\displaystyle \tilde G_0(\mathbf p, \omega) = \frac{\mathrm i\;\theta(|\mathbf p| - p_{\mathrm F})}{\omega - E^{(0)}_{\mathbf p} + \mathrm i\epsilon} + \frac{\mathrm i\;\theta(p_{\mathrm F} - |\mathbf p|)}{\omega - E^{(0)}_{\mathbf p} - \mathrm i\epsilon} $
La version habillée s’obtient par la substitution désormais familière : un facteur $Z_{\mathbf p}$ au numérateur, l’énergie renormalisée $E_{\mathbf p}$ au dénominateur, et $\Gamma_{\mathbf p}$ à la place de $\epsilon$ ; s’ajoute la partie multiparticule, qui est un continuum sans pôle isolé.
La quantité que nous voulons prédire est la distribution d’impulsion du fondamental, $n_{\mathbf p} = \langle\hat a^\dagger_{\mathbf p}\hat a_{\mathbf p}\rangle$ : le nombre moyen d’électrons d’impulsion $\mathbf p$.
Or regardons la deuxième ligne de la définition du propagateur, celle qui vaut pour $t<0$ : elle contient déjà $\langle\hat a^\dagger_{\mathbf p}(0)\,\hat a_{\mathbf p}(t)\rangle$, c’est-à-dire presque exactement $n_{\mathbf p}$. Il ne manque qu’à ramener les deux opérateurs au même instant, ce qui s’obtient en faisant tendre $t$ vers zéro par valeurs négatives :
$\displaystyle n_{\mathbf p} = -\lim_{t\to0^-} G(\mathbf p, t) $
Trois remarques :
Il ne reste qu’à mettre le propagateur habillé dans cette formule. Repassons en fréquence :
$\displaystyle n_{\mathbf p} = -\lim_{t\to0^-}\int\frac{\mathrm d\omega}{2\pi}\,\mathrm e^{-\mathrm i\omega t}\,\tilde G(\mathbf p,\omega) $
Pour $t < 0$, le facteur $\mathrm e^{-\mathrm i\omega t} = \mathrm e^{\mathrm i\omega|t|}$ décroît quand $\omega$ a une partie imaginaire positive : on referme donc le contour d’intégration par le haut, et le théorème des résidus ne ramasse que les pôles du demi-plan supérieur.
Et quels sont-ils ? Ceux qui portent $-\mathrm i\epsilon$, c’est-à-dire, d’après ce que nous venons d’établir, exactement les pôles de trous, ceux qui n’existent que pour $|\mathbf p| < p_{\mathrm F}$. Le calcul se referme donc tout seul :
Pour $|\mathbf p| < p_{\mathrm F}$, le terme de quasiparticule du propagateur habillé est $\mathrm iZ_{\mathbf p}/(\omega - E_{\mathbf p} - \mathrm i\Gamma_{\mathbf p})$, de pôle $\omega = E_{\mathbf p} + \mathrm i\Gamma_{\mathbf p}$, situé dans le demi-plan supérieur. En fermant par le haut (donc dans le sens direct) :
$\displaystyle \int\frac{\mathrm d\omega}{2\pi}\,\mathrm e^{-\mathrm i\omega t}\,\frac{\mathrm iZ_{\mathbf p}}{\omega - E_{\mathbf p}-\mathrm i\Gamma_{\mathbf p}} = \frac{1}{2\pi}\,(2\pi\mathrm i)\,(\mathrm iZ_{\mathbf p})\,\mathrm e^{-\mathrm i(E_{\mathbf p}+\mathrm i\Gamma_{\mathbf p}) t} \;\xrightarrow[t\to0^-]{}\; -Z_{\mathbf p} $
Le moins de la formule de lecture remet le résultat à l’endroit, et il reste $Z_{\mathbf p}$. Pour $|\mathbf p| > p_{\mathrm F}$, le pôle est dans l’autre demi-plan, le contour ne l’attrape pas, et la contribution de quasiparticule est nulle.
$\displaystyle n_{\mathbf p} = Z_{\mathbf p}\,\theta(p_{\mathrm F} - |\mathbf p|) + \big(\text{fond multiparticule, régulier}\big) $
Dernière étape, la lecture. Le fond multiparticule est une fonction continue de $|\mathbf p|$ : c’est un continuum, sans pôle isolé, donc sans saut. Toute la discontinuité de $n_{\mathbf p}$ est portée par le premier terme, et l’échelon $\theta$ en fixe la position, la surface de Fermi, tandis que $Z_{\mathbf p}$ en fixe la hauteur.
Prédiction : la distribution d’impulsion d’un métal en interaction conserve une discontinuité à la surface de Fermi, mais sa hauteur n’est plus 1 : elle vaut $Z_{p_{\mathrm F}}$, le poids de quasiparticule. La marche du gaz de Fermi survit aux interactions, simplement rabotée.
Cette prédiction se teste par diffusion Compton sur les métaux, et l’accord est bon. Le poids de quasiparticule n’est pas une fiction de théoricien : c’est un nombre qu’on mesure.
Landau propose une autre façon, phénoménologique, de penser les métaux : décrire un métal fortement en interaction comme presque identique au gaz de Fermi libre. L’idée paraît saugrenue : comment des électrons interagissant fortement au sein du métal, comme dans un liquide, pourraient être modélisés par un gaz ? Mais c’est pourtant devenu le modèle standard du métal.
Attention : les quasiparticules de Landau ne sont pas celles de la théorie des champs vues plus haut. Nous verrons la différence dans un instant.
L’idée maîtresse est la continuité adiabatique. On allume l’interaction très lentement, et on postule que chaque état propre à une particule du gaz évolue continûment vers un état propre à une particule du liquide. Chaque électron du gaz, y compris ceux enfouis au fond de la mer de Fermi, devient une quasiparticule de Landau : la correspondance est un pour un, et la distribution d’impulsion du fondamental est inchangée. Chaque électron finit habillé par son nuage d’interaction.
Pourquoi la correspondance un pour un tient-elle ? Parce que les niveaux d’énergie ne se croisent pas pendant l’allumage. L’argument est le théorème de non-croisement de la mécanique quantique ordinaire : si deux niveaux dégénérés d’énergie $E$ sont couplés par un élément de matrice $\delta$, le hamiltonien $2\times2$
$\displaystyle H = \begin{pmatrix} E & \delta\\ \delta & E\end{pmatrix} $
a des valeurs propres $E \pm \delta$ : les niveaux se repoussent dès qu’un élément de matrice existe entre eux, et ne se croisent jamais.
La seule exception se produit quand l’élément de matrice est nul par symétrie, et c’est précisément ce qui arrive à une transition de phase (le système trouve un fondamental de symétrie plus basse).
Donc, en l’absence de transition de phase, l’identité de chaque état est préservée tout au long de l’allumage.
Mesurons l’écart avec les quasiparticules de la théorie des champs.
En théorie des champs, le fondamental $|\Omega\rangle$ ne contient aucune quasiparticule, et l’existence d’une quasiparticule est suspendue à $Z_{\mathbf p} \neq 0$. Chez Landau, le fondamental contient autant de quasiparticules qu’il y avait d’électrons, elles portent la même charge que l’électron (ce qui garantit la conservation de la charge), et leur existence ne doit rien à $Z$.
Où les deux images se rejoignent-elles ?
Sur les états faiblement excités. Ajoutons un électron d’impulsion $|\mathbf p’| > p_{\mathrm F}$ et allumons : contrairement aux électrons de la mer, cet électron excité a de l’espace de phase pour diffuser, et il acquiert une durée de vie finie.
Encore cet espace de phase est-il sévèrement restreint par le principe de Pauli : il faut deux états finals au-dessus de $p_{\mathrm F}$ et un partenaire pris juste sous $p_{\mathrm F}$, et la fenêtre d’énergie disponible se referme quadratiquement quand on s’approche de la surface. Le taux de désintégration en découle :
$\displaystyle \Gamma_{\mathbf p} \propto (|\mathbf p| - p_{\mathrm F})^2 $
Pour diffuser, l’électron de départ (particule 1, d’énergie $E_1>0$ en plaçant le niveau zéro à l’énergie de Fermi) doit cogner un électron du liquide (particule 2, d’énergie $E_2 < 0$) pour donner naissance à deux électrons déviés (particules 3 et 4). Le principe de Pauli interdit à un électron d’aller sur une place déjà occupée. Or, toute la mer de Fermi (sous le niveau zéro) est complètement pleine ! Les particules 3 et 4 sont donc obligées de finir leur course au-dessus de la mer de Fermi : leurs énergies finales doivent être $E_3 > 0$ et $E_4 > 0$.
Et par conservation de l’énergie, $E_1+E_2=E_3+E_4$.
Puisque $E_3$ et $E_4$ sont strictement positifs, leur somme est positive. Cela implique obligatoirement que $(E_1 + E_2) > 0$, et donc que $E_2 > -E_1$.
C’est une grosse contrainte !
En multipliant ces deux probabilités (choix du partenaire $\times$ choix de l’état final), on trouve que la probabilité totale de faire une collision (le taux de désintégration $\Gamma$) est proportionnelle à $(E_1)^2$. Puisque l’énergie $E_1$ est proportionnelle à la distance à la surface $(\vert \mathbf p\vert - p_{\mathrm F})$, on obtient :
$\displaystyle \Gamma_{\mathbf p} \propto (\vert{}\mathbf p\vert{} - p_{\mathrm F})^2 $
L’énergie, elle, vaut $E_{\mathbf p} \approx v_{\mathrm F}(|\mathbf p| - p_{\mathrm F})$, linéaire. Près de la surface de Fermi, le linéaire bat toujours le quadratique : $E_{\mathbf p} > \Gamma_{\mathbf p}$, et la quasiparticule est bien définie. Loin de la surface, elle ne l’est plus. La notion de quasiparticule dans un métal n’a de sens qu’au voisinage de la surface de Fermi, et c’est exactement là que vit la physique de basse température.
Le dernier étage de la construction de Landau est un développement de l’énergie d’un état faiblement excité en puissances des écarts d’occupation $\delta n_{\mathbf p} = n_{\mathbf p} - n^{(0)}_{\mathbf p}$ :
$\displaystyle E = E_g + \sum_{\mathbf p}\,(E^{(0)}_{\mathbf p} - \mu)\,\delta n_{\mathbf p} + \frac12\sum_{\mathbf p\mathbf p'} f_{\mathbf p\mathbf p'}\,\delta n_{\mathbf p}\,\delta n_{\mathbf p'} + \cdots $
On développe ainsi en une quantité que l’on connaît ($\delta n_{\mathbf p}$, le nombre d’excitations) plutôt qu’en des quantités inaccessibles. Le terme quadratique $f_{\mathbf p\mathbf p’}$ encode toutes les interactions entre quasiparticules ; décomposé en polynômes de Legendre (après restauration du spin), il livre les paramètres de Landau $F^{\mathrm s}_\ell, F^{\mathrm a}_\ell$, un petit jeu de nombres qui fixe les observables : par exemple $m^* = m\,(1 + F^{\mathrm s}_1)$ pour la masse effective, et la susceptibilité de spin en $1/(1+F^{\mathrm a}_0)$. Une théorie complète du métal tient dans une poignée de constantes phénoménologiques, et les traitements diagrammatiques lourds confirment ses prédictions.
$\displaystyle |0\rangle,\ \hat a^\dagger_{\mathbf p},\ m \;\xrightarrow{\ \text{allumage adiabatique}\ }\; \hat a^\dagger_{\mathbf p}|\Omega\rangle = Z_{\mathbf p}^{1/2}|{\mathbf p}_\lambda\rangle + \text{multip.} \;\xrightarrow{\ \tilde G\ }\; \text{pôle } m_{\mathrm P},\ \text{résidu } \mathrm iZ,\ \text{largeur } \Gamma \;\xrightarrow{\ \text{métal}\ }\; \text{saut } Z_{p_{\mathrm F}}\ \text{à la surface de Fermi} \;\xrightarrow{\ \text{Landau}\ }\; \Gamma \propto (|\mathbf p|-p_{\mathrm F})^2,\ m^* = m(1+F^{\mathrm s}_1) $
Le diagnostic tient en trois intégrales, avec $a$ fini et positif :
$\displaystyle \int_a^{\infty}\mathrm dx\, x^n \ \text{diverge pour } n \geq 0 $
$\displaystyle \int_a^{\infty}\frac{\mathrm dx}{x} = [\ln x]_a^{\infty} \ \text{diverge} $
$\displaystyle \int_a^{\infty}\frac{\mathrm dx}{x^m} = \frac{a^{-m+1}}{m-1} \ \text{converge pour } m>1 $
Le deuxième cas, où numérateur et dénominateur portent autant de puissances, s’appelle une divergence logarithmique.
Reprenons la théorie $\phi^4$ :
$\displaystyle \mathcal L = \frac12(\partial_\mu\phi)^2 - \frac{m^2}{2}\phi^2 - \frac{\lambda}{4!}\phi^4 $
Et calculons enfin, jusqu’au bout, l’amplitude de diffusion à deux particules au deuxième ordre. Quatre diagrammes contribuent : le vertex nu, et trois boucles (une par canal $s$, $t$, $u$).
Le vertex nu donne $\mathrm i\mathcal M_a = -\mathrm i\lambda$.
Chaque boucle demande l’intégrale
$\displaystyle \int_0^{\Lambda}\frac{\mathrm d^4q}{(2\pi)^4}\, \frac{\mathrm i}{q^2 - m^2 + \mathrm i\epsilon}\, \frac{\mathrm i}{(p-q)^2 - m^2 + \mathrm i\epsilon} = -4\mathrm i a \ln\!\Big(\frac{\Lambda}{p}\Big) $
où $a$ est une constante numérique dont la valeur exacte ne nous servira pas, et où l’on a coupé l’intégrale à une grande impulsion $\Lambda$.
Le comptage des puissances annonce le résultat : quatre puissances d’impulsion en haut, quatre en bas, l’intégrale se comporte comme $\int\mathrm d^4q/q^4$, logarithmiquement divergente quand $\Lambda \to \infty$.
Pour les diagrammes (b) à (d), on obtient ainsi :
En sommant les quatre diagrammes :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda + \mathrm i a\lambda^2\,\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s - \ln t - \ln u\big) $
Le terme $3\mathrm i a\lambda^2\ln\Lambda^2 \propto \ln\Lambda$ explose quand $\Lambda\to\infty$. Une prédiction infinie n’est pas une prédiction : c’est un désastre.
Couper l’intégrale à $\Lambda$ fini est un geste pragmatique parfaitement honorable : cela revient à renoncer délibérément aux détails du champ plus fins que $1/\Lambda$. En matière condensée c’est même la routine (on ignore ce qui est plus petit que l’atome). Pour les particules fondamentales, la justification est moins claire, mais vivons avec, inconfortablement. Le vrai problème est ailleurs : les amplitudes calculées dépendent de $\Lambda$, une constante arbitraire. Il faut l’évacuer.
Un contreterme est un terme ajouté au lagrangien, choisi pour annuler la dépendance en $\Lambda$ des amplitudes à un ordre donné de la théorie des perturbations. Pour tuer le $3\mathrm ia\lambda^2\ln\Lambda^2 = 6\mathrm ia\lambda^2\ln\Lambda$ ci-dessus, on ajoute
$\displaystyle \mathcal L \;\to\; \mathcal L + \frac{C^{(2)}}{4!}\phi^4\; $ avec $\displaystyle C^{(2)} = -6a\lambda^2\ln\Lambda $
L’exposant $(2)$ rappelle que ce coefficient nettoie le deuxième ordre. Comme le contreterme est en $\phi^4$, il se comporte comme le terme d’interaction et fournit un nouveau vertex de règle de Feynman $\mathrm iC^{(2)}$.
On recommence alors tout le programme (quantification canonique, développement de Dyson, diagrammes) avec le lagrangien complété, et au deuxième ordre il suffit d’ajouter un diagramme de contreterme :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M^{(2)} = -\mathrm i\lambda + \mathrm ia\lambda^2\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s - \ln t - \ln u\big) + \mathrm iC^{(2)} = -\mathrm i\lambda - \mathrm ia\lambda^2\,\big(\ln s + \ln t + \ln u\big) $
L’amplitude dépend des impulsions (c’est normal, c’est de la physique) mais plus du tout de $\Lambda$. Mission accomplie, au deuxième ordre.
On pourrait craindre une fuite en avant : et si le troisième ordre exigeait un contreterme en $\phi^6$, puis le vingt-septième ordre 513 contretermes inédits ? Une théorie pourrait ne jamais cesser d’absorber de nouveaux types de contretermes. Le miracle de la renormalisation est que, pour une large classe de théories, un petit nombre fixe de types de contretermes suffit à tous les ordres (trois pour l’électrodynamique quantique). Seuls les coefficients $C^{(n)}$ changent d’ordre en ordre, et ils se calculent. Ces théories sont dites renormalisables.
La méthode systématique s’illustre sur le diagramme sunset (une self-énergie à deux boucles).
L’amplitude correspondante est :
$\displaystyle \mathrm{i} \mathcal{M}=\frac{(-\mathrm{i} \lambda)^2}{6} \int_0^{\Lambda} \frac{\mathrm{d}^4 q}{(2 \pi)^4} \frac{\mathrm{~d}^4 k}{(2 \pi)^4} \frac{\mathrm{i}}{q^2-m^2+\mathrm{i} \epsilon} \frac{\mathrm{i}}{k^2-m^2+\mathrm{i} \epsilon} \frac{\mathrm{i}}{(p-q-k)^2-m^2+\mathrm{i} \epsilon} $
Appelons $I$ cette intégrale.
L’idée clé, qui rend tout systématique : un diagramme de Feynman se développe en série de Taylor de l’impulsion externe.
Pour sunset, la symétrie $\phi \to -\phi$ du lagrangien interdit les puissances impaires, donc
$\displaystyle I = \alpha + \beta\,p^2 + \gamma\,p^4 + \cdots $
Toute la divergence est concentrée dans les coefficients de ce polynôme, et on la localise en dérivant :
La série de Taylor permet donc d’isoler toute la « maladie » de l’infini dans les tous premiers termes de la série (qui sont de simples constantes), tandis que la queue infinie de la série est totalement saine.
Il faut donc deux contretermes : un coefficient $A$ (quadratique en $\Lambda$) sans facteur cinématique, et un coefficient $B$ (logarithmique) accompagné d’un facteur $p^2$.
Comment obtenir un facteur $p^2$ depuis le lagrangien ? Par un terme de gradient, puisqu’en espace des impulsions $(\partial_\mu\phi)^2 \to p^2$. D’où les contretermes
$\displaystyle \mathcal L_{\text{ct}} = \frac{A}{2}\phi^2 + \frac{B}{2}(\partial_\mu\phi)^2 $
Leur règle de Feynman combinée est $\mathrm i\,(B^{(n)}p^2 + A^{(n)})$ sur une ligne de propagateur.
Le lagrangien complet de la théorie $\phi^4$ renormalisée s’écrit
$\displaystyle \mathcal L = \frac12(\partial_\mu\phi)^2 - \frac{m^2}{2}\phi^2 - \frac{\lambda}{4!}\phi^4 + \frac{A}{2}\phi^2 + \frac{B}{2}(\partial_\mu\phi)^2 + \frac{C}{4!}\phi^4 $
Observation capitale : chaque contreterme a exactement la même forme qu’un terme déjà présent. Seuls les coefficients diffèrent. Cette coïncidence n’en est pas une, et le paragraphe suivant en révèle le sens.
Nous avons ajouté trois termes au lagrangien : n’avons-nous pas changé la physique ? La réponse est le cœur conceptuel du chapitre.
Avant toute théorie des champs, un détour par l’oscillateur anharmonique classique :
$\displaystyle \ddot x + \omega_0^2\,x + \varepsilon\,x^3 = 0 $
Cherchons sa solution en perturbation, en développant $x = x_0 + \varepsilon x_1 + \cdots$ autour de la solution libre $x_0 = A\cos\omega_0 t$.
À l’ordre $\varepsilon$, l’équation pour $x_1$ est celle d’un oscillateur de fréquence $\omega_0$ forcé à sa propre fréquence de résonance, puisque $x_0^3$ contient un terme en $\cos\omega_0 t$. La réponse résonnante croît linéairement en temps : on obtient un terme dit séculaire, proportionnel à $t\sin\omega_0 t$, qui diverge quand $t\to\infty$. Le développement perturbatif s’effondre aux grands temps, alors que le mouvement réel est parfaitement borné et périodique.
Le diagnostic n’est pas que la perturbation serait trop forte. C’est que l’anharmonicité change la période de l’oscillateur, et qu’en insistant pour tout écrire en fonction de $\omega_0$, on demande à la série de reproduire un décalage de fréquence en empilant des termes qui divergent. Le remède, dû à Lindstedt et Poincaré, consiste à introduire la vraie fréquence $\omega$ et à écrire l’ancienne en fonction d’elle :
$\displaystyle \omega_0^2 = \omega^2 - \varepsilon\,\delta\omega^2 + O(\varepsilon^2) \;\Longrightarrow\; \ddot x + \omega^2 x + \varepsilon\big(x^3 - \delta\omega^2\,x\big) = 0 $
Un terme supplémentaire est apparu, $-\varepsilon\,\delta\omega^2 x$, dont le coefficient est ensuite ajusté ordre par ordre pour annuler les termes séculaires. Et ce terme a la même forme que le terme $\omega^2 x$ déjà présent : c’est un contreterme, au sens plein.
Tout y est déjà, sans une once de théorie quantique des champs : les divergences viennent d’un mauvais choix de paramètre de développement, le remède est un changement de variables vers le paramètre physique, ce changement engendre mécaniquement un terme supplémentaire de forme déjà connue, et son coefficient se fixe ordre par ordre en exigeant un comportement correct. La renormalisation en théorie des champs est le même geste, dans un décor plus intimidant.
Reprenons donc au commencement. Notons désormais $\phi_0$, $m_0$ et $\lambda_0$ les ingrédients du lagrangien de départ, l’indice zéro rappelant qu’aucun des trois n’est mesurable :
$\displaystyle \mathcal L = \frac12(\partial_\mu\phi_0)^2 - \frac{m_0^2}{2}\phi_0^2 - \frac{\lambda_0}{4!}\phi_0^4 $
Premier changement de variables : le champ. Le chapitre précédent nous a appris que le propagateur exact a pour résidu $Z$ au pôle, et non 1 : le champ nu ne crée une quasiparticule qu’avec l’amplitude $Z^{1/2}$. Or toutes nos règles de lecture des diagrammes supposent un champ qui crée une particule avec l’amplitude 1. Définissons donc un champ renormalisé $\phi_r$ qui possède cette propriété :
$\displaystyle \phi_0 = \sqrt Z\,\phi_r $
Ce n’est pas une approximation, c’est un choix d’unité pour le champ, aussi anodin que de mesurer une longueur en mètres plutôt qu’en pieds. Substituons, en notant que le facteur $\sqrt Z$ sort de chaque champ :
$\displaystyle \mathcal L = \frac{Z}{2}(\partial_\mu\phi_r)^2 - \frac{Z\,m_0^2}{2}\phi_r^2 - \frac{Z^2\lambda_0}{4!}\phi_r^4 $
Deuxième changement de variables : les paramètres. Les trois coefficients obtenus, $Z$, $Zm_0^2$ et $Z^2\lambda_0$, restent des inconnues non mesurables. Introduisons alors les quantités que l’on mesure vraiment, la masse physique $m_{\mathrm P}$ et le couplage physique $\lambda_{\mathrm P}$, et écrivons chaque coefficient sous la forme « valeur physique, plus un écart » :
$\displaystyle Z = 1 + \delta Z, \quad Z\,m_0^2 = m_{\mathrm P}^2 + \delta m^2, \quad Z^2\lambda_0 = \lambda_{\mathrm P} + \delta\lambda $
Insistons sur le statut de ces trois lignes : ce sont des définitions de $\delta Z$, $\delta m^2$ et $\delta\lambda$, et non des hypothèses. Quelles que soient les valeurs des quantités nues, les écarts existent et valent, par construction, ce qu’il faut pour que les égalités soient vraies. Aucune information n’a encore été introduite.
Substituons une dernière fois, et regroupons les termes selon qu’ils portent une quantité physique ou un écart :
$\displaystyle \mathcal L = \underbrace{\frac12(\partial_\mu\phi_r)^2 - \frac{m_{\mathrm P}^2}{2}\phi_r^2 - \frac{\lambda_{\mathrm P}}{4!}\phi_r^4}_{\text{lagrangien de départ, en variables physiques}} \;+\; \underbrace{\frac{\delta Z}{2}(\partial_\mu\phi_r)^2 - \frac{\delta m^2}{2}\phi_r^2 - \frac{\delta\lambda}{4!}\phi_r^4}_{\text{les trois contretermes}} $
Il n’y a rien de plus, et c’est tout le propos. La comparaison terme à terme avec le lagrangien renormalisé écrit plus haut donne l’identification : $B = \delta Z$, $A = -\delta m^2$ et $C = -\delta\lambda$, ou de façon équivalente, en résolvant pour les quantités nues,
$\displaystyle m_0^2 = \frac{m_{\mathrm P}^2 + \delta m^2}{Z}, \qquad \lambda_0 = \frac{\lambda_{\mathrm P} + \delta\lambda}{Z^2} $
Rien n’a été ajouté. Les deux accolades, réunies, sont le lagrangien nu du départ, identiquement. Nous n’avons pas modifié la théorie : nous avons réécrit la même chose dans d’autres variables, puis rangé les morceaux en deux tas. Le premier tas ressemble à la théorie familière et sera traité comme tel ; le second fournit les nouveaux vertex qui annulent les divergences. Ajouter des contretermes et changer de variables sont deux descriptions du même geste.
La forme des contretermes n’est pas une coïncidence. La question était posée à la fin du bloc précédent : pourquoi chaque contreterme a-t-il exactement la forme d’un terme déjà présent ? Parce que le changement de variables est linéaire sur le champ et affine sur les coefficients. Une telle opération ne peut que multiplier chaque monôme existant par un facteur : elle est structurellement incapable de fabriquer un monôme d’une forme nouvelle. C’est aussi pourquoi l’apparition d’un contreterme en $\phi^6$ serait un événement grave : elle signifierait que le problème n’est pas réductible à un changement de variables, c’est-à-dire que la théorie n’est pas renormalisable.
Où est passée la physique ? Nulle part dans ce qui précède, et c’est normal : un changement de variables ne contient aucune information. La physique entre à l’étape suivante, quand on fixe numériquement les trois écarts en imposant des conditions de renormalisation : que le pôle du propagateur soit bien en $m_{\mathrm P}^2$, que son résidu vaille bien 1, que l’amplitude de diffusion vaille bien $\lambda_{\mathrm P}$ au point de mesure choisi. C’est en résolvant ces conditions, ordre par ordre, que les $\delta$ acquièrent des valeurs, et ces valeurs contiennent précisément les $\ln\Lambda$ qu’il faut pour annuler ceux des boucles. Le chapitre suivant met ce programme en œuvre.
Un mot sur ce « ordre par ordre ». Les trois écarts s’annulent quand l’interaction est éteinte : sans interaction, le champ nu crée déjà une particule avec l’amplitude 1 et la masse nue est la masse physique. Ils commencent donc à l’ordre $\lambda$ au moins, ce qui autorise à les traiter comme des quantités perturbatives et explique les exposants des coefficients $C^{(2)}$, $C^{(3)}$, etc. rencontrés plus haut : le type de contreterme est fixé une fois pour toutes par le changement de variables, seule sa valeur numérique se recalcule à chaque ordre.
La renormalisation n’est pas un exercice de dissimulation d’infinis, c’est un exercice de mise en correspondance de la théorie avec le monde réel. Depuis le début, nous développions la théorie des perturbations en puissances de la masse nue $m_0$ et du couplage nu $\lambda_0$, qui ne sont les paramètres d’aucune particule observable. La question posée était absurde, la réponse était infinie : tout est cohérent. En développant autour de $m_{\mathrm P}$ et $\lambda_{\mathrm P}$, les réponses deviennent finies.
Et quelles valeurs prendre pour $m_{\mathrm P}$ et $\lambda_{\mathrm P}$ ? Celles que la Nature nous donne : on les mesure. Le prix à payer est que les paramètres nus, eux, divergent quand $\Lambda\to\infty$ : la charge nue de l’électron est infinie, écrantée par les paires électron-positron virtuelles jusqu’à la valeur finie que nous mesurons. Cela ne dérange personne, car les paramètres nus ne sont pas observables.
Reste à savoir, une fois pour toutes, quels diagrammes divergent. La réponse tient dans une analyse dimensionnelle.
Le degré superficiel de divergence d’un diagramme est
$\displaystyle D = \big(\text{puissances d'impulsion au numérateur}\big) - \big(\text{puissances au dénominateur}\big) $
Si $D > 0$ le diagramme diverge, si $D = 0$ il diverge logarithmiquement, si $D < 0$ il converge (superficiellement : le mot est là parce que des sous-diagrammes peuvent encore faire des misères, notamment dans les théories de jauge).
Pour $\phi^4$ en dimension 4, comptons avec $L$ boucles, $B_I$ lignes internes, $B_E$ pattes externes et $V$ vertex. Chaque boucle apporte $\mathrm d^4q$, soit $+4$ ; chaque propagateur interne apporte $-2$ :
$$ D = 4L - 2B_I $$
Le nombre de boucles est le nombre d’impulsions libres : $B_I$ impulsions internes, moins $V$ fonctions delta de conservation, dont une seule sert à la conservation globale et ne mange pas d’intégrale, d’où $L = B_I - (V - 1)$. Enfin chaque vertex émet quatre lignes, chaque ligne externe touche un vertex et chaque interne en touche deux : $4V = B_E + 2B_I$. En combinant les trois relations, $V$ et $B_I$ s’éliminent et il reste
$$ D = 4 - B_E $$
Le résultat est spectaculaire par ce qu’il ne contient pas : ni $V$, ni le nombre de boucles. La divergence d’un diagramme de $\phi^4$ ne dépend que de son nombre de pattes externes. Seuls les diagrammes à $B_E \leq 4$ pattes divergent, les pattes impaires sont interdites par la symétrie $\phi\to-\phi$, et les cas $B_E = 2$ (nos $A$, $B$) et $B_E = 4$ (notre $C$) sont déjà traités : les trois contretermes identifiés sont les seuls qui apparaîtront jamais. La théorie $\phi^4$ est renormalisable, et c’est démontré.
La généralisation tient dans la dimension du couplage. Dans nos unités, l’action est sans dimension, donc $\mathcal L$ a la dimension $[\text{masse}]^4$, d’où $[\phi] = [\text{masse}]$ et $[\lambda] = [\text{masse}]^0$. La règle générale :
Exemple emblématique : la théorie de Fermi de l’interaction faible, $\mathcal L = \bar\psi(\mathrm i\gamma^\mu\partial_\mu - m)\psi + G(\bar\psi\psi)^2$. Le terme de masse impose $[\psi] = [\text{masse}]^{3/2}$, donc $[G] = [\text{masse}]^{-2}$ : non renormalisable. Son degré superficiel, $D = 4 - \tfrac32 F_E + 2V$, dépend de $V$ ($F_E$ sont les pattes externes de fermions) : chaque ordre de perturbation est plus divergent que le précédent.
Le mécanisme se comprend par cohérence dimensionnelle : si $\mathcal M_1 \sim G$, le terme suivant $\mathcal M_2 \sim G^2$ doit être compensé par deux puissances d’impulsion, $\mathcal M_2 \sim G^2\Lambda^2$, et ainsi de suite en pire. Mais retournons l’argument : la correction relative $\mathcal M_2 / \mathcal M_1$ est d’ordre $G\Lambda^2$, donc la théorie de Fermi ne pose problème que pour $\Lambda \gtrsim G^{-1/2}$ (petit contrôle dimensionnel au passage : $[G] = [\text{masse}]^{-2}$, l’échelle d’énergie naturelle est bien $G^{-1/2}$, et pour la vraie constante de Fermi cela donne quelques centaines de GeV, précisément l’échelle électrofaible où la théorie de Fermi cède la place à la théorie complète). En dessous de cette échelle, un terme non renormalisable est inoffensif, ses effets sont simplement petits. D’où une lecture moderne vertigineuse : nos théories « renormalisables » de la Nature contiennent peut-être toutes des termes non renormalisables aux coefficients minuscules, invisibles à nos énergies. Nos théories seraient des théories effectives de basse énergie, vouées à céder à haute énergie, et la théorie ultime pourrait ne pas être une théorie des champs du tout.
$\displaystyle \text{boucles} \;\xrightarrow{\ \int^{\Lambda}\ }\; \ln\Lambda,\ \Lambda^2 \;\xrightarrow{\ +\frac A2\phi^2 + \frac B2(\partial\phi)^2 + \frac C{4!}\phi^4\ }\; \text{amplitudes indépendantes de }\Lambda \;\xrightarrow{\ \text{lecture}\ }\; (m,\lambda)\to(m_{\mathrm P},\lambda_{\mathrm P}),\ \phi = \sqrt Z\phi_r \;\xrightarrow{\ D = 4 - B_E\ }\; 3\ \text{contretermes suffisent} \;\xrightarrow{\ [g]<0\ }\; \text{théories effectives} $
Le premier chapitre de la partie a donné la forme exacte du propagateur habillé (pôle en $m_{\mathrm P}^2$, résidu $\mathrm iZ$). Et le deuxième chapitre a donné des contretermes. Ce chapitre relie les deux à travers les diagrammes de Feynman, et le mécanisme central est une resommation.
En théorie des perturbations, le propagateur est la somme de tous les diagrammes connexes à deux pattes externes. Pour organiser cette somme, on isole la brique élémentaire :
Un diagramme est une-particule-irréductible (1PI) s’il reste connexe quand on coupe n’importe laquelle de ses lignes internes, une seule à la fois. Un diagramme non 1PI possède au contraire une « ligne de coupe » : un coup de ciseaux au bon endroit le sépare en deux morceaux. Les diagrammes 1PI sont les plus petits diagrammes non triviaux, les tripes de l’habillage.
Exemples de diagrammes 1PI dans la théorie $\phi^4$ :
Et voilà des diagrammes non 1PI :
Tous les diagrammes non 1PI peuvent être transformés en des 1PI légitimes avec des coupures aux bons endroits.
La self-énergie 1PI est la somme de tous les diagrammes 1PI à deux pattes, amputés (on ne compte pas les propagateurs des pattes externes) et sans delta global :
$\displaystyle -\mathrm i\tilde\Sigma(p) = \sum\begin{pmatrix}\text{diagrammes 1PI amputés}\\ \text{à deux pattes externes}\end{pmatrix} $
Quelques contributions à la self-énergie 1PI dans $\phi^4$ :
Rq : on a représenté des pattes externes sur le 1PI (et sur les diagrammes qui le composent) mais elles sont bien amputées (c’est juste pour rappeler qu’on doit le connecter). On distingue ces moignons en rose.
Voici l’un des plus jolis tours de passe-passe de la théorie des perturbations. Tout diagramme à deux pattes se décompose de façon unique en une chaîne : propagateur libre, puis un bloc 1PI, puis un propagateur libre, puis un autre bloc 1PI, et ainsi de suite (c’est précisément la définition du 1PI qui garantit l’unicité du découpage : on coupe sur toutes les lignes de coupe). Sommer tous les diagrammes revient donc à sommer sur le nombre de blocs :
$\displaystyle \tilde G(p) = \frac{\mathrm i}{p^2-m^2} + \frac{\mathrm i}{p^2-m^2}\big[-\mathrm i\tilde\Sigma\big]\frac{\mathrm i}{p^2-m^2} + \frac{\mathrm i}{p^2-m^2}\big[-\mathrm i\tilde\Sigma\big]\frac{\mathrm i}{p^2-m^2}\big[-\mathrm i\tilde\Sigma\big]\frac{\mathrm i}{p^2-m^2} + \cdots $
C’est une série géométrique de raison $\tilde\Sigma/(p^2-m^2)$, et elle se somme en bloc :
$\displaystyle \tilde G(p) = \frac{\mathrm i}{p^2-m^2}\cdot\frac{1}{1 - \dfrac{\tilde\Sigma(p)}{p^2-m^2}} = \frac{\mathrm i}{p^2 - m^2 - \tilde\Sigma(p) + \mathrm i\epsilon} $
On a réinséré à la fin le $\mathrm i\epsilon$ du propagateur libre.
Version graphique :
C’est une nouvelle incarnation de l’équation de Dyson. Le propagateur habillé ressemble au propagateur libre, avec la self-énergie logée au dénominateur.
La sommation d’une série géométrique suppose sa convergence, que rien ne garantit ici ; on somme formellement, et le résultat se justifie a posteriori par sa cohérence avec la forme exacte du premier chapitre. Et il vaut la peine de savourer le gain : déplacer un pôle est un effet invisible à tout ordre fini (chaque terme de la série a son pôle obstinément en $p^2 = m^2$), mais la resommation de la série entière le produit. La resommation est la porte par laquelle la théorie des perturbations accède à de l’information non perturbative, le pendant constructif du $E \propto 1/\lambda$ des kinks de la partie précédente.
La règle d’or établie au premier chapitre s’applique maintenant au résultat de la resommation : la masse physique est la position du pôle, le poids de quasiparticule est le résidu.
La position du pôle de $\tilde G$ résout :
$\displaystyle p^2 - m^2 - \operatorname{Re}\tilde\Sigma(p) = 0 \;\Longrightarrow\; m_{\mathrm P}^2 = m^2 + \operatorname{Re}\tilde\Sigma(p^2 = m_{\mathrm P}^2) $
La partie réelle de la self-énergie est le déplacement de masse dû aux interactions, et sa partie imaginaire donne le taux de désintégration, $\Gamma$ se lisant sur $\operatorname{Im}\tilde\Sigma(m_{\mathrm P}^2)$. Le poids de quasiparticule, lui, se lit sur la pente de la self-énergie au pôle :
$\displaystyle Z = \frac{1}{1 - \dfrac{\mathrm d\tilde\Sigma}{\mathrm dp^2}\Big|_{p^2=m_{\mathrm P}^2}} \approx 1 + \frac{\mathrm d\tilde\Sigma}{\mathrm dp^2}\Big|_{p^2=m_{\mathrm P}^2} $
Le résidu se lit en approchant le pôle, donc en développant $\tilde\Sigma$ à l’ordre 1 autour de $p^2 = m_{\mathrm P}^2$ :
$\displaystyle \tilde\Sigma(p^2) \simeq \tilde\Sigma(m_{\mathrm P}^2) + (p^2 - m_{\mathrm P}^2)\,\frac{\mathrm d\tilde\Sigma}{\mathrm dp^2}\Big|_{m_{\mathrm P}^2} $
Injectons dans le dénominateur du propagateur resommé :
$\displaystyle p^2 - m^2 - \tilde\Sigma(p^2) \simeq \underbrace{p^2 - m^2 - \tilde\Sigma(m_{\mathrm P}^2)}_{\text{voir ci-dessous}} - (p^2 - m_{\mathrm P}^2)\,\frac{\mathrm d\tilde\Sigma}{\mathrm dp^2} $
L’étape qui fait tout le travail est la suivante : la condition du pôle établie juste au-dessus dit exactement que $m^2 + \tilde\Sigma(m_{\mathrm P}^2) = m_{\mathrm P}^2$. La masse nue et la valeur de la self-énergie au pôle disparaissent donc ensemble, remplacées par la seule masse physique, et le dénominateur se factorise :
$\displaystyle p^2 - m^2 - \tilde\Sigma(p^2) \simeq (p^2 - m_{\mathrm P}^2)\left(1 - \frac{\mathrm d\tilde\Sigma}{\mathrm dp^2}\right) $
Le propagateur prend alors la forme exacte annoncée au chapitre sur les quasiparticules, $\tilde G \simeq \mathrm iZ/(p^2 - m_{\mathrm P}^2)$, et l’identification du résidu se lit à vue.
La self-énergie ne se contente pas de déplacer la masse par sa valeur au pôle, elle mange aussi une fraction du champ par sa pente. Deux informations distinctes, extraites du même objet à deux ordres du développement.
Il y a deux manières de mener les affaires, et les deux se rencontrent dans la littérature :
$\displaystyle \operatorname{Re}\tilde\Sigma(p^2 = m_{\mathrm P}^2) = 0 $
La masse part de la bonne valeur et l’on exige qu’elle n’en bouge plus (le choix de l’électrodynamique quantique).
Le même traitement s’applique au couplage. Physiquement, le couplage change parce que les fluctuations du vide écrantent l’interaction entre deux particules, exactement comme le nuage électronique écrantait la charge test du premier chapitre.
Le plan est calqué sur celui de la self-énergie : isoler un objet qui concentre tout l’habillage du vertex, puis lui imposer une condition qui le relie à une mesure. Mais la deuxième étape va réserver une surprise, et c’est elle qui ouvre le chapitre suivant.
Considérons la fonction de Green à quatre points de la théorie en interaction, celle qui décrit la diffusion de deux particules. Elle contient deux sortes d’information mélangées : ce qui arrive aux particules pendant qu’elles interagissent, et ce qui leur arrive avant et après, c’est-à-dire l’habillage de chacune des quatre pattes, déjà entièrement décrit par la self-énergie de la section précédente.
Compter deux fois la même physique n’aurait aucun sens. On ampute donc les quatre propagateurs complets des pattes externes :
La fonction de vertex de la théorie $\phi^4$ est la somme de tous les diagrammes connexes à quatre pattes, amputés :
$\displaystyle -\mathrm i\tilde\Gamma = \sum\begin{pmatrix}\text{diagrammes connexes à 4 points,}\\ \text{pattes externes amputées}\end{pmatrix} $
Autrement dit, la fonction de Green complète à quatre points se reconstruit en rebranchant les propagateurs habillés : $\tilde G(p_1)\tilde G(p_2)\big[-\mathrm i\tilde\Gamma\big]\tilde G(p_3)\tilde G(p_4)$.
Deux conventions accompagnent cette définition, et les oublier désaccorde tous les facteurs :
La fonction de vertex est donc un vertex effectif : elle se branche entre quatre propagateurs comme le vertex nu, mais elle raconte comment les particules réelles interagissent une fois toutes les particules virtuelles prises en compte. Les premières contributions :
Au deuxième ordre, avec le contreterme du chapitre précédent, c’est le calcul que nous avons déjà mené :
$\displaystyle -\mathrm i\tilde\Gamma(p_1,p_2,p_3) = -\mathrm i\lambda - \mathrm ia\lambda^2\,(\ln s + \ln t + \ln u) $
Pour la masse, la marche à suivre était claire : la masse physique est la position du pôle du propagateur, un point remarquable que la fonction porte en elle, sans qu’aucun choix ne soit demandé.
Pour le couplage, rien de tel. La fonction de vertex est une fonction des impulsions, sans pôle ni aucun autre point distingué. Pour en extraire un nombre unique qui mériterait le nom de couplage physique, il faut décider en quelles impulsions on la lit, et rien dans la théorie ne dicte ce choix :
$\displaystyle -\mathrm i\lambda_{\mathrm P} = -\mathrm i\tilde\Gamma(p_1,p_2,p_3)\Big|_{s_0,\,t_0,\,u_0} $
Le triplet $(s_0, t_0, u_0)$, librement choisi, s’appelle le point de renormalisation.
Cette liberté n’est pas un aveu de faiblesse : c’est la situation de tout physicien qui mesure une grandeur relative. On ne mesure jamais une altitude dans l’absolu, mais toujours par rapport à un niveau de référence, et deux cartes qui prennent des références différentes restent parfaitement cohérentes entre elles. Le point de renormalisation est le niveau de la mer du couplage.
Voyons ce choix payer immédiatement sur un calcul en perturbation non renormalisée, c’est-à-dire sans contretermes, en traînant explicitement la coupure $\Lambda$.
Deux expressions sont disponibles, toutes deux au deuxième ordre, et toutes deux divergentes. D’abord la définition du couplage physique, obtenue en lisant $\tilde\Gamma$ au point de renormalisation :
$\displaystyle -\mathrm i\lambda_{\mathrm P} = -\mathrm i\lambda + \mathrm ia\lambda^2\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s_0 - \ln t_0 - \ln u_0\big) $
Ensuite l’amplitude que l’on veut prédire, aux impulsions $s$, $t$, $u$ de l’expérience :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda + \mathrm ia\lambda^2\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s - \ln t - \ln u\big) $
Premier pas, inverser :
On extrait $\lambda$ de la première relation :
$\displaystyle -\mathrm i\lambda = -\mathrm i\lambda_{\mathrm P} - \mathrm ia\lambda_{\mathrm P}^2\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s_0 - \ln t_0 - \ln u_0\big) + O(\lambda^3) $
Le remplacement de $\lambda^2$ par $\lambda_{\mathrm P}^2$ dans le terme correctif est légitime : les deux quantités $\lambda$ et $\lambda_p$ ne diffèrent que d’un terme d’ordre $\lambda^2$ d’après la première équation.
Deuxième pas, injecter :
On reporte dans l’amplitude :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda_{\mathrm P} + \mathrm ia\lambda_{\mathrm P}^2\Big[\big(3\ln\Lambda^2 - \ln s - \ln t - \ln u\big) - \big(3\ln\Lambda^2 - \ln s_0 - \ln t_0 - \ln u_0\big)\Big] $
Troisième pas, regarder ce qui s’annule :
Les deux crochets portent le même $3\ln\Lambda^2$, avec le même coefficient, et la soustraction l’élimine. Les logarithmes des impulsions, eux, survivent en se regroupant en rapports :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda_{\mathrm P} - \mathrm ia\lambda_{\mathrm P}^2\left[\ln\frac{s}{s_0} + \ln\frac{t}{t_0} + \ln\frac{u}{u_0}\right] + O(\lambda^3) $
Le troisième pas mérite qu’on s’y arrête, car c’est lui qui explique pourquoi la manœuvre pouvait réussir. Le terme divergent $3\ln\Lambda^2$ ne dépend pas des impulsions externes : il est le même quelle que soit l’énergie de la collision. Il figure donc à l’identique dans l’amplitude et dans sa valeur au point de référence, et disparaît dès qu’on soustrait l’une de l’autre. Une divergence qui aurait dépendu de $s$, $t$ ou $u$ n’aurait pas pu être absorbée dans la définition d’une constante, et la théorie n’aurait pas été renormalisable. Toute la renormalisabilité tient dans cette indépendance.
Le résultat s’énonce alors simplement : l’amplitude s’exprime en fonction du couplage physique, et les impulsions ne sont mesurées que relativement au point de renormalisation. La version avec contretermes donne le même résultat, sans jamais avoir à transporter de $\ln\Lambda$.
Reste la conclusion, plus grosse qu’elle n’en a l’air. La valeur de $\lambda_{\mathrm P}$ dépend du point $(s_0,t_0,u_0)$ où on l’a définie : le couplage physique n’est pas un nombre, c’est la valeur d’une fonction en un point qu’on a choisi. Deux physiciens ayant choisi des points différents mesurent des couplages différents et décrivent pourtant la même physique, puisque la courbe entière est la même. La question « comment $\lambda_{\mathrm P}$ dépend-il de l’échelle ? » est la porte du chapitre suivant.
$\displaystyle \text{diagrammes à 2 pattes} \;\xrightarrow{\ \text{blocs 1PI}\ }\; \tilde\Sigma(p) \;\xrightarrow{\ \text{série géométrique (Dyson)}\ }\; \tilde G = \frac{\mathrm i}{p^2 - m^2 - \tilde\Sigma + \mathrm i\epsilon} \;\xrightarrow{\ \text{pôle, résidu, Im}\ }\; m_{\mathrm P},\ Z,\ \Gamma \;\xrightarrow{\ \text{4 pattes amputées}\ }\; \tilde\Gamma \;\xrightarrow{\ (s_0,t_0,u_0)\ }\; \lambda_{\mathrm P}\ \text{définie à une échelle} $
Notre stratégie jusqu’ici consistait à cacher $\Lambda$ : l’introduire pour régulariser, puis l’éliminer des prédictions. Kenneth Wilson propose l’inverse : vivre avec la coupure. Pour définir proprement une théorie, on admet qu’on intègre jusqu’à un $\Lambda$ librement choisi, et le bon choix dépend de la physique visée : pour des ondes sonores dans un gaz (échelle du centimètre), $\Lambda^{-1}$ de quelques microns convient ; pour le nuage électronique d’un atome, on prendra $\Lambda^{-1}$ de la taille d’un noyau. La coupure n’est pas une honte, c’est une déclaration d’échelle d’intérêt. La question devient alors : comment les prédictions, et donc les couplages, changent-ils quand on change l’échelle ? Répondre à cette question est tout le programme du groupe de renormalisation.
Le chapitre précédent a préparé le terrain sans le dire. Reprenons l’amplitude à deux particules exprimée au point de renormalisation $s_0 = t_0 = u_0 = \mu^2$ :
Deux physiciens choisissent deux points de renormalisation $\mu$ et $\mu’$. Chacun écrit la même amplitude physique :
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda_{\mathrm P}(\mu) + \mathrm ia\,[\lambda_{\mathrm P}(\mu)]^2\left[\ln\frac{\mu^2}{s} + \ln\frac{\mu^2}{t} + \ln\frac{\mu^2}{u}\right] $
$\displaystyle \mathrm i\mathcal M = -\mathrm i\lambda_{\mathrm P}(\mu') + \mathrm ia\,[\lambda_{\mathrm P}(\mu')]^2\left[\ln\frac{\mu'^2}{s} + \ln\frac{\mu'^2}{t} + \ln\frac{\mu'^2}{u}\right] $
En soustrayant les deux expressions (l’amplitude, elle, est unique), les termes en $s,t,u$ s’éliminent et il reste une relation entre les deux couplages :
$\displaystyle \lambda_{\mathrm P}(\mu') = \lambda_{\mathrm P}(\mu) + 6a\,[\lambda_{\mathrm P}(\mu)]^2\,\ln\frac{\mu'}{\mu} + O(\lambda_{\mathrm P}^3) $
soit, sous forme différentielle,
$\displaystyle \mu\,\frac{\mathrm d\lambda_{\mathrm P}}{\mathrm d\mu} = 6a\,\lambda_{\mathrm P}^2 + O(\lambda_{\mathrm P}^3) $
Il suffit de rapprocher les deux points de renormalisation. Posons $\mu’ = \mu + \mathrm d\mu$ ; alors $\ln(\mu’/\mu) = \ln(1 + \mathrm d\mu/\mu) \simeq \mathrm d\mu/\mu$, et la relation entre les deux couplages devient
$\displaystyle \lambda_{\mathrm P}(\mu + \mathrm d\mu) - \lambda_{\mathrm P}(\mu) = 6a\,\lambda_{\mathrm P}^2\,\frac{\mathrm d\mu}{\mu} $
L’écriture $\mu\,\mathrm d\lambda_{\mathrm P}/\mathrm d\mu$ n’est donc rien d’autre que $\mathrm d\lambda_{\mathrm P}/\mathrm d\ln\mu$ : c’est la variation du couplage par facteur multiplicatif d’échelle, et non par incrément additif. C’est la bonne question à poser, puisque changer d’échelle signifie multiplier une énergie, jamais lui ajouter quelque chose.
Le couplage suit un flot quand l’échelle varie, et l’équation qui le gouverne s’appelle équation de Gell-Mann–Low, ou équation de flot. La limite $\mu\to\infty$ interroge le comportement ultraviolet (hautes énergies, courtes distances), la limite $\mu\to0$ le comportement infrarouge (basses énergies, grandes distances).
Une théorie est un point $(g_1, g_2, \ldots)$ dans l’espace de ses constantes de couplage (pour $\phi^4$ : $m$ et $\lambda$). Changer l’échelle déplace ce point le long d’une trajectoire de renormalisation : c’est le flot de renormalisation.
Pour un seul couplage, on visualise le flot par la fonction $\beta$,
$\displaystyle
\beta(g) = \frac{\mathrm dg}{\mathrm d\ln b}
$
où $b$ est le facteur de changement d'échelle.
Les zéros de $\beta$ sont les points fixes : des théories invariantes d’échelle, où le flot s’arrête. Un point fixe est attractif si les trajectoires voisines convergent vers lui, répulsif si elles s’en écartent ; et un même point peut être attractif d’un côté, répulsif de l’autre.
La dérivation ci-dessus était un raccourci. La méthode systématique part de l’intégrale fonctionnelle euclidienne $Z(\Lambda) = \int_\Lambda\mathcal D\phi\,e^{-\int\mathrm d^dx\,\mathcal L[\phi]}$, où l’indice $\Lambda$ ordonne d’intégrer sur les configurations dont les composantes de Fourier vont jusqu’à $\Lambda$. On découpe le champ en composantes lentes et rapides :
$\displaystyle \tilde\phi(p) = \tilde\phi_{\mathrm s}(p)\ \text{pour } 0 \leq |p| \leq \Lambda/b $
$\displaystyle \tilde\phi(p) = \tilde\phi_{\mathrm f}(p)\ \text{pour } \Lambda/b \leq |p| \leq \Lambda $
avec $b > 1$.
Puis trois pas :
L’intégrale du pas I n’est pas une intégrale sur les impulsions : c’est l’intégrale fonctionnelle
$\int\mathcal D\phi_{\mathrm f}$, c’est-à-dire une somme sur toutes lesconfigurations possibles du champ rapide. C’est très exactement une marginalisation au sens des probabilités : de même qu’on passe d’une loi jointe à une loi marginale par $P(x)=\int P(x,y)\,\mathrm dy$, on passe ici de $Z=\int\mathcal D\phi_{\mathrm s}\mathcal D\phi_{\mathrm f}\,\mathrm e^{-S}$ à $Z=\int\mathcal D\phi_{\mathrm s}\,\mathrm e^{-S_{\text{eff}}[\phi_{\mathrm s}]}$.
L’anglais dit integrate out, « éliminer par intégration », et le
français perd le out en route.
On ne jette pas les modes rapides, on les moyenne. Leur influence survit, encodée dans le $\delta\mathcal L$ qui modifie les couplages des modes lents. Une simple troncature ne produirait aucun flot.
Si tout se passe bien, le lagrangien final a la même forme que le lagrangien initial, avec des couplages modifiés : on a fabriqué la transformation $g_i \to g_i’$, et il suffit de l’itérer en pensée pour engendrer le flot complet. En posant $b = e^\ell$ et en envoyant $\ell\to\infty$, on suit la physique aux grandes longueurs d’onde.
Le « groupe » de renormalisation n’est pas un groupe, et il vaut la peine de comprendre pourquoi. Les changements d’échelle purs forment bien un groupe, mais l’opération complète (intégrer une coquille de modes rapides, puis rééchelonner) détruit de l’information : les détails fins sont perdus et rien ne permet de les reconstruire. La transformation n’a pas d’inverse : c’est un semi-groupe, au sens des normes académiques françaises (loi de composition interne associative, sans inverses). Cette irréversibilité n’est pas un défaut technique, c’est le contenu physique de la méthode : la physique de basse énergie oublie les détails microscopiques, et c’est précisément ce qui rendra l’universalité possible au chapitre suivant.
Illustration schématique des trois pas, sur une réalisation d’un champ représenté le long d’une direction :
Comment lire la figure ? Après le pas I, le champ (b) est plus lisse que (a), mais c’est trivial : on vient de lui retirer ses hautes fréquences. Surtout, (a) et (b) n’ont pas la même coupure et ne sont pas comparables.
C’est le rétrécissement des pas II et III qui ramène la coupure à $\Lambda$ et rend enfin la comparaison légitime. La comparaison qui porte toute l’information est donc (a) contre (c), et elle se lit ainsi :
Deux limites du dessin, à garder en tête.
La transformation porte en réalité sur l’action, non sur une configuration particulière : ce que l’on voit ici est une réalisation tirée au sort, pas l’objet sur lequel le groupe de renormalisation agit.
Et le passage de (a) à (b) apparaît comme une simple troncature, alors que l’élimination des modes rapides engendre aussi une correction $\delta\mathcal L$ aux couplages des modes lents. Cette moitié-là de l’opération est invisible sur le tracé, et c’est pourtant elle qui porte toute la physique du procédé.
La théorie des perturbations est un développement en puissances des couplages : elle marche là où ils sont petits. Or ils varient avec l’échelle. En électrodynamique quantique, la fonction $\beta$ de la charge est positive ($\mu\,\mathrm de/\mathrm d\mu = |e|^3/12\pi^2$ au premier ordre, dérivée dans un chapitre ultérieure) : la charge effective croît vers l’ultraviolet et décroît vers l’infrarouge. L’image physique est l’écrantage : le vide, peuplé de paires virtuelles polarisables, se comporte comme un diélectrique, et plus on s’approche de la charge (hautes impulsions), moins elle est masquée, donc plus elle paraît grande. La théorie des perturbations de l’électrodynamique est excellente à basse énergie et se dégrade en montant.
Pour une classe de théories, dont les théories de jauge non abéliennes de Yang–Mills (chapitre ultérieur), la surprise est totale : $\beta$ est négative. Le couplage fond vers l’ultraviolet et enfle vers l’infrarouge. C’est la liberté asymptotique : la théorie est presque libre à haute énergie et férocement couplée à basse énergie. Le vide non abélien anti-écrante, les gluons virtuels portant eux-mêmes la charge de couleur et renforçant le champ au lieu de le masquer. Le phénomène explique d’un coup les deux visages de l’interaction forte : dans les expériences de diffusion profondément inélastique, les quarks frappés à très haute énergie se comportent comme des particules quasi libres, tandis qu’à basse énergie le couplage devient si fort qu’aucun quark ne peut être isolé (on ne les trouve qu’en états liés, mésons et baryons). Une image mécanique aide : des masses reliées par des ressorts interagissent faiblement à courte distance et de plus en plus fort à mesure qu’on les écarte.
Question de matière condensée : un métal cristallin conduit, mais que se passe-t-il quand on le salit de plus en plus ? Anderson a compris en 1958 qu’au-delà d’un désordre critique, la diffusion sur les impuretés cesse d’être diffusive : les électrons se localisent dans des états liés et le métal devient isolant. Le point de bascule s’appelle le seuil de mobilité. Le groupe de renormalisation transforme cette intuition en théorème, et Thouless a identifié le bon couplage : la conductance sans dimension $g = \hbar G(L)/e^2$ d’un échantillon de taille $L$, avec pour fonction de flot
$\displaystyle \beta(g) = \frac{\mathrm d\ln g}{\mathrm d\ln L} $
Les deux régimes limites se calculent par analyse dimensionnelle : un métal a $G(L) \propto L^{d-2}$ ($G = \sigma L$ en dimension 3), donc $\beta \approx d-2$ à grand $g$ ; un isolant a $G \propto e^{-L/\xi}$, donc $\beta \approx \ln g$ à petit $g$, très négatif. En raccordant les deux limites, tout se lit sur le graphe.
En dimension 3, la courbe $\beta(g)$ traverse zéro en un point fixe répulsif $g_c$ : c’est le seuil de mobilité, plus propre que $g_c$le flot emporte vers le métal, plus sale il emporte vers l’isolant. En dimensions 1 et 2, la courbe reste sous zéro : aucun point fixe, aucun seuil. La moindre poussière suffit, à taille assez grande, à rendre le système isolant. Un énoncé profond obtenu en raccordant deux asymptotes.
Voici le plus beau retour sur investissement de la partie précédente. Le théorème de Coleman–Mermin–Wagner interdit toute brisure spontanée d’une symétrie continue en deux dimensions spatiales : pas de transition magnétique ordinaire pour un aimant plan. Et pourtant une transition existe, d’un type entièrement nouveau : une transition de phase topologique, qui sépare deux régimes des vortex (découverts au chapitre sur les objets topologiques).
Le modèle est le champ complexe de module 1, $\phi(\mathbf x) = e^{\mathrm i\theta(\mathbf x)}$, appelé modèle $XY$ bidimensionnel : une flèche plane en chaque point. Nous connaissons déjà l’objet central : le vortex global (non jaugé), dont on avait établi que l’énergie diverge logarithmiquement.
Ce qui était une pathologie devient ici le moteur de toute la physique. L’action euclidienne d’un vortex vaut
$\displaystyle
S = S^{\text{cœur}}(a) + \pi K\,\ln(L/a)$
avec $\displaystyle K = \frac{J}{T}$
où $J$ est la raideur du champ de spins (le coût de ses déformations, la rigidité générique des phases ordonnées), $a$ la taille du cœur et $L$ celle du système.
L’argument d’équilibre énergie-entropie, dû à Kosterlitz et Thouless, tient en quelques lignes et donne déjà la température de transition.
À température finie, on minimise l’énergie libre $F = U - TS_{\text{ent}}$ et non l’énergie. Un vortex coûte $U = \pi J\ln(L/a)$, mais il rapporte de l’entropie : son cœur peut se placer en $(L/a)^2$ endroits, d’où $S_{\text{ent}} = 2k_{\mathrm B}\ln(L/a)$.
Le bilan :
$\displaystyle F = \big(\pi J - 2k_{\mathrm B}T\big)\,\ln(L/a) $
Les deux termes croissent avec le même logarithme : la compétition ne dépend pas de la taille, seulement du signe du préfacteur. En dessous de $k_{\mathrm B}T = \pi J/2$, l’énergie gagne et les vortex libres sont interdits ; au-dessus, l’entropie gagne et les vortex prolifèrent.
Ce raisonnement à un seul vortex ignore les interactions entre vortex et l’écrantage mutuel des paires ; le traitement complet passe par le flot de renormalisation ci-dessous, et il confirme le seuil.
L’analyse de renormalisation suit deux couplages en fonction de l’échelle : $K^{-1} = T/J$ (l’inverse de la raideur réduite) et la fugacité $y = e^{-S^{\text{cœur}}(a)}$, qui mesure à quel point le système sent la présence des vortex (petit $y$ : cœurs coûteux et rares ; grand $y $ : vortex libres bon marché).
Le diagramme de flot raconte deux destins. La plupart des trajectoires filent vers $K^{-1}, y \to\infty$ (en haut à droite) : c’est la phase de haute température, où les vortex libres prolifèrent, brouillent le champ à l’infini, et où la raideur cesse de compter.
Mais en bas à gauche, des trajectoires aboutissent sur des points fixes de l’axe $y = 0$, à $K$ fini : c’est la phase de basse température. La fugacité nulle signifie que les vortex n’y survivent qu’en paires liées vortex-antivortex, des dipôles topologiques : vu de loin, le tourbillon horaire de l’un annule le tourbillon antihoraire de l’autre, le champ redevient uniforme à l’infini, et la paire ne coûte qu’une énergie finie. Le système garde une raideur non nulle, la signature d’un ordre (exotique), sans jamais violer Mermin–Wagner puisque l’aimantation moyenne reste nulle.
La transition, à $K^{-1} = \pi/2$ (on retrouve le $k_{\mathrm B}T = \pi J/2$ de l’argument entropique), est le déliement des vortex : en chauffant, les dipôles se dissocient et les charges topologiques se libèrent. Kosterlitz et Thouless ont reçu le prix Nobel 2016 pour cette physique (avec Haldane, et Berezinskii l’avait découverte indépendamment en Union soviétique).
$\displaystyle \lambda_{\mathrm P}(\mu)\ \text{dépend du point choisi} \;\xrightarrow{\ \text{comparer deux choix}\ }\; \mu\frac{\mathrm d\lambda_{\mathrm P}}{\mathrm d\mu} = \beta(\lambda_{\mathrm P}) \;\xrightarrow{\ \text{Wilson : intégrer la coquille, redilater}\ }\; \text{flot des } \{g_i\} \;\xrightarrow{\ \beta(g^*) = 0\ }\; \text{points fixes} \;\xrightarrow{\ \text{applications}\ }\; \text{liberté asymptotique, localisation, déliement des vortex} $
Et maintenant ? Nous possédons la méthode complète : éliminer les modes rapides, redilater, lire comment les couplages varient d’une échelle à l’autre. Mais nous ne l’avons encore fait tourner sur aucun système réel, et aucun nombre comparable à une mesure n’en est sorti.
La partie suivante y est entièrement consacrée : la transition ferromagnétique du fer passée dans la machine, le point fixe de Wilson–Fisher, les exposants critiques calculés à l’ordre $\varepsilon$, et le miracle de l’universalité, qui veut qu’un barreau de fer, du dioxyde de carbone et un mélange de deux liquides obéissent aux mêmes nombres.
Dans un métal, ces multiparticules peuvent être décrites comme des émissions de paires électrons-trous. ↩︎